Affichage des articles dont le libellé est Littérature du XVIIe s.. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature du XVIIe s.. Afficher tous les articles
samedi 29 mai 2010 | By: Mickaelus

Sur la naissance de Monseigneur le Dauphin, par Pierre Le Moyne

A l'occasion de la naissance ô combien désirée et attendue (comme je l'annonçais dans cet article) de Messeigneurs les Princes Louis, duc de Bourgogne, et Alphonse, duc de Berry, hier à 15h33 et 15h38, voici quelques sonnets de Pierre Le Moyne dont le thème est la célébration de la venue au monde du Dauphin, qui se veut un don pour la France entière et ceux qui lui sont restés fidèles en ces temps difficiles, ainsi qu'une promesse de victoire future contre ceux qui nous éprouvent durement.

Louons Notre Seigneur pour Sa bénédiction et félicitons les heureux parents, Mgr Louis de Bourbon et surtout la Princesse Marie-Marguerite !

Allégorie relative à la Naissance de Monseigneur le Dauphin
Dédiée à Monsieur Le Noir, Lieutenant Général de Police
(Source)

***

Le ciel ne fut jamais plus serein ni plus beau ;
Tous les astres malins se sont cachés dans l'onde,
Et les brillants gémeaux, quoique l'orage en gronde,
De leurs feux réunis guident notre vaisseau.

Il nous vient de paraître un présage nouveau,
Qui promet à nos lys la conquête du monde ;
Et pour comble de biens notre astrée est féconde
Du céleste poisson qui domine sur l'eau.

Vaisseau victorieux ne crains plus le naufrage ;
En vain pour t'abîmer la mer enfle sa rage,
De tout ce qui lui vient du Danube et du Rhin ;

Tu peux bien te passer de boussole et de voiles,
Tout te porte à présent que l'astre du Dauphin,
S'est joint pour te régir à tes autres étoiles.

***

Souffrons encor un peu, forçons notre raison,
D'attendre avec honneur la fin de la tempête :
Déjà le vent du nord baisse l'aile et la tête,
Et celui du midi s'enfuit de l'horizon.

Il doit bientôt venir une heureuse saison,
Qui nous amènera la Paix par la conquête ;
La Fortune y consent, et Bellone s'apprête,
Après cet exploit fait à rentrer en prison :

Quelque mauvais démon qui menace la France,
Un astre nous est né qui nous donne assurance,
D'une tranquillité qui n'aura point de fin :

Effaçons de nos maux les tragiques histoires,
Mon Roi ne laisse rien à vaincre à son Dauphin,
Et son Dauphin vaincra par la paix ses victoires.

***

Prépare des lauriers, dresse des feux de joie,
Chère France déjà tout cède à ton Dauphin ;
Le lion de l'Ibère abandonne sa proie,
Et l'aigle impérial se cache au bord du Rhin.

Le serpent des Lombards qui mordait la Savoie,
De frayeur en vomit les dents et le venin ;
Et l'anglais léopard dedans la mer se noie,
De peur de faire à terre une plus triste fin.

Alcide encor enfant étouffa deux couleuvres,
Et commença par là ses héroïques œuvres,
Qui mirent ses lauriers plus hauts que ceux de Mars :

Et ton prince à sa honte arrivant dans le monde,
Défait d'une vertu qui n'a point de seconde,
Le serpent, les lions, l'aigle et les léopards.


Pierre Le Moyne, Poésies (1650)

vendredi 26 février 2010 | By: Mickaelus

La Bruyère et les paysans


Louis le Nain, Le repas des paysans


« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent, et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau, et de racine : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

Jean de La Bruyère, Les Caractères (1688-1696)


Voici ce que lui répond l'historien François Bluche :

« Il était une fois – et ce n'est pas un conte – un bourgeois gentilhomme, Jean de la Bruyère, écuyer, trésorier de France au bureau des finances de Caen (où il ne mit pas les pieds), officier chez le prince de Condé (dont il ne quittait le château que pour vivre à Paris). Ce La Bruyère, citadin jusqu'au bout des ongles, a laissé des gens de la campagne une courte pochade, hâtive et baroque, dont il n'imaginait pas la fortune posthume. Or elle est aussi caricaturale que, deux siècles plus tard, La Terre d'Émile Zola. Ceci prouve que les gens de lettres changent peu, et confirme une vérité : même s'ils affectent de vanter « la nature », les habitants de la ville ignorent « la campagne ».

Jean de la Bruyère a découvert, dans les années 80 de son siècle et 40 de son âge, des « animaux farouches » (j'y vois plus de mépris que de pitié), « noirs, livides et tout brûlés de soleil ». Ces clichés aux couleurs brutalement contrastées auraient dû paraître suspects ; car, comment tant de crasse et tant de hâle - superposés ou non - laissent-ils filtrer la lividité de teint prêtée à ces pauvres gens ? Mais la description se poursuit. Nos animaux farouches fouillent et remuent la terre (c'est en somme leur métier) avec opiniâtreté (on est ici moins badaud ou fainéant qu'en ville). Ils vivent dans des tanières (tel est le nom donné aux chaumières par un bourgeois dédaigneux), « de pain noir, d'eau et de racine » (souvenez-vous du traité de gastronomie de Massialot, même le duc d'Orléans fait des repas de « racines », du moins aux jours maigres).

Maintenant nous pouvons faire la synthèse, après l'exégèse. Le texte des Caractères renseigne davantage sur les Parisiens et leur mentalité vaniteuse, que sur les Français des campagnes. Mais, à y bien regarder, que nous dit-il de ces derniers ? Ils sont rudes, travailleurs, acharnés, sobres, et, faute de beaucoup de viande (ne comptons pas les poulets, la cochonnaille, ni le casuel du braconnage), sont mangeurs de légumes. Tous ces traits sont exacts, à l'honneur des manants.

Meilleur connaisseur que La Bruyère, l'anonyme auteur du Pauvre laboureur, s'il chante et fait chanter la rudesse des tâches paysannes, ne réduit pas au noir tout le travail des champs : Le pauvre laboureur,/Il a bien du malheur./Du jour de sa naissance/L'est déjà malheureux./Qu'il pleuv', qu'il tonn', qu'il vente,/Qu'il fasse mauvais temps,/L'on voit toujours, sans cesse,/Le laboureur aux champs !.../Le pauvre laboureur/Il est toujours content./Quand l'est à la charrue,/Il est toujours chantant./Il n'est ni roi, ni prince,/Ni duque, ni seigneur,/Qui n'vive de la peine/Du pauvre laboureur. »

François Bluche, La vie quotidienne au temps de Louis XIV (1984), dans Le grand règne (2006)


«Les paysans français, remis des troubles de la Fronde, ne sont pas ces « animaux farouches » que La Bruyère, citadin impénitent, voit « noirs, livides et tout brûlés de soleil » (curieux assemblage de couleurs) et qu'il dit vivre « dans des tanières », se soutenant seulement « de pain noir, d'eau et de racines » (racine est au XVIIe siècle, même à la cour, synonyme de légume). Ils ont un niveau de vie supérieur à celui de la plupart des ruraux de l'Europe. Ils profitent de la politique de Colbert, qui a freiné l'augmentation de la taille (impôt obligatoire, dur aux pauvres) au profit des impôts indirects (fiscalité volontaire, qui touche surtout les riches). Ils bénéficient journellement de l'administration des intendants. L'État moderne est en place et les protège. Paradoxalement on leur avait présenté la facture de cette modernisation, avant qu'ils aient pu en mesurer l'intérêt. »

François Bluche, Louis XIV (1986), dans Le grand règne (2006)


Louis le Nain, Lieu champêtre

jeudi 17 décembre 2009 | By: Mickaelus

Le Souverain idéal, par La Bruyère

"Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner ! Une naissance auguste, un air d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la curiosité des peuples empressés de voir le Prince, et qui conserve le respect dans le courtisan. Une parfaite égalité d'humeur, un grand éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la permettre point ; ne faire jamais ni menaces, ni reproches, ne point céder à la colère, et être toujours obéi. L'esprit facile, insinuant ; le cœur ouvert, sincère, et dont on croit voir le fond, et ainsi très propre à se faire des amis, des créatures et des alliés ; être secret toutefois, profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets. Du sérieux et de la gravité dans le public : de la brièveté, jointe à beaucoup de justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils. Une manière de faire des grâces qui est comme un second bienfait, le choix des personnes que l'on gratifie ; le discernement des esprits, des talents et des complexions pour la distribution des postes et des emplois ; le choix des généraux et des ministres. Un jugement ferme, solide, décisif dans les affaires, qui fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste ; un esprit de droiture et d'équité qui fait qu'on le suit, jusques à prononcer quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, des ennemis ; une mémoire heureuse et très présente qui rappelle les besoins des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requêtes. Une vaste capacité qui s'étende non seulement aux affaires du dehors, au commerce, aux maximes d'État, aux vues de la politique, au reculement des frontières par la conquête de nouvelles provinces, et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inaccessibles ; mais qui sache aussi se renfermer au dedans, et comme dans les détails de tout un royaume qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté, s'il s'y rencontre ; qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y règnent ; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remplies d'abus ; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le renouvellement d'une exacte police, plus d'éclat et plus de majesté par des édifices somptueux. Punir sévèrement les vices scandaleux ; donner par son autorité et par son exemple du crédit à la piété et à la vertu : protéger l'Église, ses ministres, ses droits, ses libertés : ménager ses peuples comme ses enfants ; être toujours occupé de la pensée de les soulager, de rendre les subsides légers, et tels qu'ils se lèvent sur les provinces sans les appauvrir. De grands talents pour la guerre ; être vigilant, appliqué, laborieux : avoir des armées nombreuses, les commander en personne ; être froid dans le péril, ne ménager sa vie que pour le bien de son État, aimer le bien de son État et sa gloire plus que sa vie. Une puissance très absolue, qui ne laisse point d'occasion aux brigues, à l'intrigue et à la cabale ; qui ôte cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche, et sous laquelle tous plient également. Une étendue de connaissance qui fait que le Prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et par lui-même ; que ses généraux ne sont quoique éloignés de lui que ses lieutenants, et les ministres que ses ministres. Une profonde sagesse qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire ; qui sait faire la paix, qui sait la rompre, qui sait quelquefois et selon les divers intérêts contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des règles à une vaste ambition, et sait jusques où l'on doit conquérir. Au milieu d'ennemis couverts ou déclarés se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles ; cultiver les arts et les sciences ; former et exécuter des projets d'édifices surprenants. Un génie enfin supérieur et puissant qui se fait aimer et révérer des siens, craindre des étrangers ; qui fait d'une Cour, et même de tout un royaume comme une seule famille, unie parfaitement sous un même chef, dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde. Ces admirables vertus me semblent renfermées dans l'idée du souverain ; il est vrai qu'il est rare de les voir réunies dans un même sujet ; il faut que trop de choses concourent à la fois, l'esprit, le cœur, les dehors, le tempérament ; et il me paraît qu'un monarque qui les rassemble toutes en sa personne, est bien digne du nom de Grand."

Jean de La Bruyère, Les Caractères (1688-1696)
lundi 22 décembre 2008 | By: Mickaelus

Au roi, élégie provençale sur la paix, par Barthélémy Deborna (extrait)

Victor Jean Adam, Henri IV après la bataille de Coutras


Au temps où la guerre faisait rage,
votre pouvoir victorieux laissait coi l'ennemi ;
tantôt devant, tantôt derrière, en bon chef,
vous étiez toujours vainqueur dans les combats douteux ;
un jour on vous voyait au milieu d'une troupe ;
un autre avec vingt escadrons à l'avant, à l'arrière :
coups, chocs, heurts, raclées volaient de toutes parts ;
aussi des dangers et des embuscades,
devenus pour vous si communs, vous ne faisiez pas plus de cas
qu'un Provençal de sucer un citron,
Comme en ce jour, Sire, où vous avez sauvé mon frère
en le soustrayant à l'ennemi
après avoir, à la tête d'une vingtaine d'hommes,
donné l'étrenne à plus de cent soldats en troupe !
On vous tient, de ce fait, pour le plus grand guerrier
qui ait jamais mérité de porter les lauriers de la victoire,
en tout vous êtes parfait, en tout votre mémoire
est digne d'être placée au sommet de la gloire ;
parce que vous surpassez tous les meilleurs esprits,
parce que vous savez par cœur ce qui est dans les livres,
personne n'est votre égal, personne n'est à votre hauteur,
car en vous seul résident la plus haute sagesse et prévoyance.

Barthélémy Deborna, extrait d'Au rey, elegio prouvensalo sur la pas (1609) [traduction de l'occitan chez R. Laffont] ; source : Histoire et anthologie de la littérature occitane, t. II

Le gentilhomme gascon, par Guillaume Ader (extrait)

Jacob Bunel, Henri IV vainqueur de la Ligue
représenté en Mars


La nuée qui s'était répandue sur le ciel,
comme, en plein mois d'août, un sombre orage,
se coiffe de rouge, lance un éclair,
déchaîne aussitôt le fracas du tonnerre
et, poussée par le vent, laisse choir, en se déchirant
au-dessus du champ de bataille, une rondache dorée,
un bouclier protecteur que le forgeron Vulcain
par ordre des dieux a forgé et battu de sa divine main,
avant d'y graver l'histoire
d'Henri, le plus illustre à jamais dans les mémoires,
Henri qui, de sa main, a livré mille fois plus
de batailles que je n'en ai contées.
Les dieux n'ont pas confié l'art de la guerre
aux seuls Gascons, qui l'exercent avec bonheur et panache :
ils désirent, sans jalousie, que le reste du monde
apprenne à faire la guerre en suivant le modèle
de ce grand Gascon, de ce dieu de la guerre
auquel ne suffisent pas les seules gloires terrestres.
Henri, rejeton divin, Mars des Gascons,
puisque, la lance à la main, le bras furieux,
tu fais briller par le monde l'or battu de tes armes,
la vigueur de ton cœur au plein feu des périls,
puisque tu es le modèle à partir duquel, en toute nouveauté,
j'ai dressé au métier le chevalier gascon,
laisse-moi dire trois mots de la troupe guerrière
que le grand dieu Vulcain a gravé sur ta rondache ;
et, qu'en chantant par le monde ton immortel renom,
je célèbre à travers toi ton parler de nature
et la Gascogne, ta nourrice, qui peut se louer
- ce qu'aucune autre nation par le monde n'oserait faire -
d'avoir porté dans ses bras et emmailloté au berceau
le soleil couronné des princes chevaliers ;
la Gascogne, si fière d'une éducation si réussie
qu'elle désire imposer sa loi au reste du monde.

Guillaume Ader, extrait de Lou gentilome gascoun, IV, 2242-2276 (vers 1610) [traduction de l'occitan chez R. Laffont] ; source : Histoire et anthologie de la littérature occitane, t. II

mercredi 17 décembre 2008 | By: Mickaelus

A l'heureuse mémoire d'Henri le Grand, par Pierre Godolin

Frans Pourbus le Jeune, Henri IV (1553-1610),
roi de France, en armure


Gentils pastoureaux qui sous les ombrages
sentez s'apaiser le chaleur du jour,
tandis que les oiselets, pour saluer l'Amour
enflent leur gosier de mille chansonnettes ;

petits ruisseaux dont l'argent joliment folâtre,
pré mignons où le plaisir enchante nos regards,
quand la jeune saison vous charge de bouquets,
entendez comme se plaint une nymphe de Toulouse :

"Quand un nuage, noir du malheur public,
obscurcit la clarté de mon plus bel astre,
je veux dire quand la mort d'un tranchant de couteau
biffa le grand Henri sur le livre de la Nature,

de ronces de douleur mon âme emprisonnée,
fuit la crinière d'or du grand soleil
pour aller en un antre pleurer de l'œil et du cœur
la belle fleur tombée du parterre français.

Aujourd'hui je reprends mon souffle pour emplir ma musette,
car sur le roi déploré j'entonne une chanson ;
l'air en rejaillira sur le brave Louis :
au raison revient l'honneur de la souche.

Que ne vienne plus résonner à mes oreilles
[le nom de] César ni du Grec qui mourut par le talon ;
au-dessus de la foule des princes valeureux
un Henri a comblé le monde de merveilles.

Les rois fortunés dont le monde fait fête
sont comme des rubis posés en rose d'or,
où le vaillant Henri, par le bras et le cœur,
était le diamant ornement de l'ensemble.

La terre, tremblant au bruit de ses armées
le laissait parler comme son premier seigneur :
aussi, pour l'introduire au temple de l'Honneur,
le Ciel l'avait-il formé de vertus rapportées.

Que fleurît la paix, que sonnât l'alarme,
la Justice, la Foi, la Force, la Bonté
et tout ce que le Ciel accorde rarement
comme l'eau à la mer s'écoulaient en son âme.

Aussitôt que sur son front fut posée la couronne,
la terreur se noya au fleuve de l'oubli ;
la paix vint, qui de son olivier
fit une belle greffe au laurier de Bellone.

De ses mille vertus la précieuse richesse
achetait d'un chacun le cœur et l'affection,
Son corps se montrait, ciel de perfection
à la lumière de son esprit, éclair de sagesse.

C'était lui qui remettait d'aplomb de le bras de la balance,
dès que la raison se plaignait d'un affront ;
c'est lui qui prenait la fortune aux cheveux
pour la clouer sur le sceptre de France.

A la foire aux coups il fallait qu'on le vît
avec le foudre de son bras frapper l'éclat du fer,
foudre qui faisait courir une averse de sang
et rejaillir une grêle de têtes.

D'ennemis animés se conjurait un monde
pour faire de l'endroit envers, qui de droit lui revenait ;
mais il était l'Atlas qui soutenait tout,
et puis l'Hercule qui abattait tout.

Comme s'effraie la biche dans le bocage
quand le son du cor résonne à son oreille,
au nom du grand Henri l'ennemi aveuglé
fuyait marri de peur et veuf de courage.

L'un sentait d'un estoc ses côtes disjointes,
par où se tarissait son sang à grands jets ;
l'autre, que mille coups étendaient au sol,
voyait son pauvre corps dispersé en éclats.

Ainsi dans une bergerie le lion se débat
au milieu des chiens, du pâtre et des agneaux,
ainsi à coups de dents, de queue, de griffes, d'œil,
il les effraie, déchire, assomme et mord.

Heureux alors celui qui était au pillage,
ou qui s'était enfui les armes basses ;
pour vivre il ne fallait que des jambes, non des bras
et se montrer plutôt cerf que Briarée.

Jamais aucun autre roi n'avait fait pareille jonchée,
de corps de soldats quittes avec la mort,
et Charon plus jamais ne trouva à son port
d'esprits sans os suite si pressée.

Donc, ô tigre cruel, pire que l'ours sauvage
les Furies de l'Enfer t'avaient bien possédé
quand ta traîtresse main alla s'armer de fer,
Seigneur Dieu ! contre un roi qui dorait notre temps.

Qui donc soutint ton bras d'une telle assurance
qu'il ne pût pas fléchir sous l'horreur d'un tel coup !
Sans doute l'Esprit de Nuit qui avait trop de hâte
de voir mis au cercueil le soleil de la France.

De l'orage malsain d'une guerre civile
tu voulais troubler le calme de la paix,
mais tes coups en néant furent dissipés,
aussitôt que d'un dauphin Dieu fit un Neptune.

Disparaisse le gueux dont la main sacrilège
vient de jeter à terre l'autel de la vertu !
Son coup passe celui de cet autre damné
qui fit un brasier du temple de Diane.

Éteint est le flambeau, usé est le beau meuble
dont la terre faisait l'honneur de sa maison ;
la mort défigurée, d'un coup tranchant,
endort dans le tombeau la paysan et le noble.

Le monde est une mer où, comme sous des voiles,
l'homme sent chaque jour quelque vent d'affliction.
Mais notre roi, comblé de toute perfection,
heureux hôte du Ciel, foule aux pieds les étoiles.

Pierre Godolin (1610) [A l'hurouso memorio d'Henric le gran, traduction de l'occitan chez R. Laffont] ; source : Histoire et anthologie de la littérature occitane, t. II

mardi 16 septembre 2008 | By: Mickaelus

"Le Soleil et les grenouilles", par Jean de La Fontaine

LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES*

IMITATION D'UNE FABLE LATINE


Les filles du limon tiraient du roi des astres
Assistance et protection :
Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres
Ne pouvaient approcher de cette nation ;
Elle faisait valoir en cent lieux son empire.
Les reines des étangs, Grenouilles veux-je dire
(Car que coûte-t-il d'appeler
Les choses par noms honorables ?),
Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler,
Et devinrent insupportables.
L'imprudence, l'orgueil, et l'oubli des bienfaits,
Enfants de la bonne fortune,
Firent bientôt crier cette troupe importune :
On ne pouvait dormir en paix.
Si l'on eût cru leur murmure,
Elles auraient, par leurs cris,
Soulevé grands et petits
Contre l'œil de la Nature.
"Le Soleil, à leur dire, allait tout consumer ;
Il fallait promptement s'armer,
Et lever des troupes puissantes."
Aussitôt qu'il faisait un pas,
Ambassades croassantes
Allaient dans tous les États :
A les ouïr, tout le monde,
Toute la machine ronde
Roulait sur les intérêts
De quatre méchants marais.
Cette plainte téméraire
Dure toujours ; et pourtant
Grenouilles devraient se taire,
Et ne murmurer pas tant :
Car si le Soleil se pique,
Il le leur fera sentir ;
La République aquatique
Pourrait bien s'en repentir.

Jean de La Fontaine : Fables


* On reconnaîtra, pour le Soleil, Louis XIV et le royaume de France, et, pour les grenouilles et leur "république aquatique", les Provinces-Unies ou Pays-Bas.

jeudi 4 septembre 2008 | By: Mickaelus

"Philémon et Baucis - A monseigneur le duc de Vendôme", par Jean de La Fontaine


C'est non sans quelque humour que La Fontaine dédie cette fable qui nous raconte l'histoire d'un couple heureux et béni des dieux, au duc de Vendôme, arrière-petit-fils du roi Henri IV, libertin notoire. Ce grand aristocrate a en tout cas protégé et pensionné notre poète.


PHILEMON ET BAUCIS

Sujet tiré des Métamorphoses d'Ovide

A MONSEIGNEUR LE DUC DE VENDÔME


Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;
Ces deux divinités n'accordent à nos vœux
Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille :
Des soucis dévorants c'est l'éternel asile ;
Véritables vautours, que le fils de Japet
Représente, enchaîné sur son triste sommet.
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste :
Le sage y vit en paix, et méprise le reste ;
Content de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne
Que la Fortune vend se qu'on croit qu'elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.
Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple :
Tous deux vinrent changer leur cabane en un temple.
Hyménée et l'Amour, par des désirs constants,
Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps.
Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme ;
Clothon prenait plaisir à filer cette trame.
Ils surent cultiver, sans se voir assistés,
Leur enclos et leur champs par deux fois vingt étés.
Eux seuls ils composaient toute leur république :
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient !
Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendaient ;
L'amitié modéra leurs feux sans les détruire,
Et par des traits d'amour sur encor se produire.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le cœur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur.
Jupiter résolut d'abolir cette engeance.
Il part avec son fils, le dieu de l'Eloquence ;
Tous deux en pèlerins vont visiter ces lieux :
Mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux dieux.
Prêts enfin à quitter un séjour si profane,
Ils virent à l'écart une étroite cabane,
Demeure hospitalière, humble et chaste maison.
Mercure frappe : on ouvre ; aussitôt Philémon
Vient au-devant des dieux, et leur tient ce langage :
"Vous me semblez tous deux fatigués du voyage,
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;
L'aide des dieux a fait que nous le conservons,
Usez-en ; saluez ces pénates d'argile :
Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile
Que quand Jupiter même était de simple bois ;
Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd à nos voix.
Baucis, ne tardez point : faites tiédir cette onde ;
Encor que le pouvoir au désir ne réponde,
Nos hôtes agréeront les soins qui leur sont dus."
Quelques restes de feu sous la cendre épandus
D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent :
Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent.
L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs.
Philémon les pria d'excuser ces longueurs ;
Et, pour tromper l'ennui d'une attente importune,
Il entretint les dieux, non point sur la Fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des rois,
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant par Baucis le festin se prépare.
La table où l'on servit le champêtre repas
Fut d'ais non façonnés à l'aide du compas :
Encore assure-t-on, si l'histoire en est crue,
Qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue.
Baucis en égala les appuis chancelants
Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :
Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles.
Le linge orné de fleurs fut couvert, pour tous mets,
D'un peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès.
Les divins voyageurs, altérés de leur course,
Mêlaient au vin grossier le cristal d'une source.
Plus le vase versait, moins il s'allait vidant :
Philémon reconnut ce miracle évident ;
Baucis n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent ;
A ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent.
Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils
Qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis.
"Grand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute :
Quels humains auraient cru recevoir un tel hôte ?
Ces mets, nous l'avouons, sont peu délicieux :
Mais, quand nous serions rois, que donner à des dieux ?
C'est le cœur qui fait tout : que la terre et que l'onde
Apprêtent un repas pour les maîtres du monde ;
Ils lui préféreront les seuls présents du cœur."
Baucis sort à ces mots pour réparer l'erreur.
Dans le verger courait une perdrix privée,
Et par de tendres soins dès l'enfance élevée ;
Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain :
La volatile échappe à sa tremblante main ;
Entre les pieds des dieux elle cherche un asile.
Ce recours à l'oiseau ne fut pas inutile :
Jupiter intercède. Et déjà les vallons
Voyaient l'ombre en croissant tomber du haut des monts.
Les dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes.
"De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes :
Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
Ô gens durs ! vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs !"
Il dit : et les autans troublent déjà la plaine.
Nos deux époux suivaient, ne marchant qu'avec peine ;
Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans :
Moitié secours des dieux, moitié peur, se hâtants,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent ;
A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.
Des ministres du dieu les escadrons flottants
Entraînèrent, sans choix, animaux, habitants,
Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ;
Sans vestige du bourg, tout disparut sur l'heure.
Les vieillards déploraient ces sévères destins.
Les animaux périr ! car encor les humains,
Tous avaient dû tomber sous les célestes armes.
Baucis en répandit en secret quelques larmes.
Cependant l'humble toit devient temple, et ses murs
Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs.
De pilastres massifs les cloisons revêtues
En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues ;
Le chaume devient or ; tout brille en ce pourpris ;
Tous ces événements sont peints sur le lambris.
Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle !
Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle.
Nos deux époux, surpris, étonnés, confondus,
Se crurent, par miracle, en l'Olympe rendus.
"Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ;
Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures
Pour présider ici sur les honneurs divins,
Et prêtres, vous offrir les vœux des pèlerins ?"
Jupiter exauça leur prière innocente.
"Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante
Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels,
Ensemble nous mourrions en servant vos autels :
Clothon ferait d'un coup ce double sacrifice ;
D'autres mains nous rendraient un vain et triste office :
Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux
Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux."
Jupiter à ce vœu fut encor favorable.
Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ?
Un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis
Ils contaient cette histoire aux pèlerins ravis,
La troupe, à l'entour d'eux, debout prêtait l'oreille ;
Philémon leur disait : "Ce lieu plein de merveille
N'a pas toujours servi de temple aux immortels :
Un bourg était autour, ennemi des autels,
Gens barbares, gens durs, habitacle d'impies ;
Du céleste courroux tous furent les hosties.
Il ne resta que nous d'un si triste débris :
Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris ;
Jupiter l'y peignit." En contant ces annales,
Philémon regardait Baucis par intervalles ;
Elle devenait arbre et lui tendait les bras ;
Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.
Il veut parler, l'écorce a sa langue pressée.
L'un et l'autre se dit adieu de la pensée :
Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois.
D'étonnement la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix,
Même instant, même sort à leur fin les entraîne :
Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne.
On les va voir encore, afin de mériter
Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter :
Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.
Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre,
Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans.
Ah ! si... Mais autre part j'ai porté mes présents.
Célébrons seulement cette métamorphose.
Des fidèles témoins m'ayant conté la chose,
Clio me conseilla de l'étendre en ces vers,
Qui pourront quelque jour l'apprendre à l'univers :
Quelque jour on verra chez les races futures
Sous l'appui d'un grand nom passer ces aventures.

Vendôme, consentez au los que j'en attends :
Faites-moi triompher de l'envie et du temps ;
Enchaînez ces démons, que sur nous ils n'attentent,
Ennemis des héros et de ceux qui les chantent.
Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut
Qu'ayant mille vertus vous n'avez nul défaut.
Toutes les célébrer serait œuvre infinie ;
L'entreprise demande un plus vaste génie :
Car quel mérite enfin ne vous fait estimer ?
Sans parler de celui qui force à vous aimer ?
Vous joignez à ces dons l'amour des beaux ouvrages,
Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages :
Don du Ciel, qui peut seul tenir lieu des présents
Que nous font à regret le travail et les ans.
Peu de gens élevés, peu d'autres encor même,
Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.
Si quelque enfant des dieux les possède, c'est vous ;
Je l'ose dans ces vers soutenir devant tous.
Clio, sur son giron, à l'exemple d'Homère,
Vient de les retoucher, attentive à vous plaire :
On dit qu'elle et ses sœurs, par l'ordre d'Apollon,
Transportent dans Anet tout le sacré vallon :
Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages
Des arbres dont ce lieu va border ses rivages !
Puissent-ils tout d'un coup élever leurs sourcils,
Comme on vit autrefois Philémon et Baucis !

Jean de La Fontaine : Fables

vendredi 22 août 2008 | By: Mickaelus

"Le milan, le roi et le chasseur - A son altesse sérénissime monseigneur le prince de Conti", par Jean de La Fontaine



LE MILAN, LE ROI ET LE CHASSEUR


A SON ALTESSE SÉRÉNISSIME
MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI


Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois
Le soient aussi : c'est l'indulgence
Qui fait le plus beau de leurs droits,
Non les douceurs de la vengeance :
Prince, c'est votre avis. On sait que le courroux
S'éteint en votre cœur sitôt qu'on l'y voit naître.
Achille, qui du sien ne put se rendre maître,
Fut par là moins héros que vous.
Ce titre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes
Qui, comme en l'âge d'or, font cent biens ici-bas.
Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :
L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.
Loin que vous suiviez ces exemples,
Mille actes généreux vous promettent des temples.
Apollon, citoyen de ces augustes lieux,
Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.
Je sais qu'on vous attend dans le palais des Dieux :
Un siècle de séjour doit ici vous suffire.
Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.
Puissent ses plaisirs les plus doux
Vous composer des destinées
Par ce temps à peine bornées !
Et la Princesse et vous n'en méritez pas moins.
J'en prends ses charmes pour témoins ;
Pour témoins j'en prends les merveilles
Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents,
De qualités qui n'ont qu'en vous seuls leurs pareilles
Voulut orner vos jeunes ans.
Bourbon de son esprit ces grâces assaisonne :
Le Ciel joignit en sa personne
Ce qui sait se faire estimer
A ce qui sait se faire aimer :
Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie ;
Je me tais donc, et vais rimer
Ce que fit un Oiseau de proie.

Un Milan, de son nid antique possesseur,
Étant pris vif par un Chasseur,
D'en faire au Prince un don cet homme se propose.
La rareté du fait donnait prix à la chose.
L'Oiseau, par le Chasseur humblement présenté,
Si ce conte n'est apocryphe,
Va tout droit imprimer sa griffe
Sur le nez de Sa Majesté.
- Quoi ! sur le nez du Roi ! - Du Roi même en personne.
- Il n'avait donc alors ni sceptre ni couronne ?
- Quand il en aurait eu, ç'aurait été tout un :
Le nez royal fut pris comme un nez du commun.
Dire des courtisans les clameurs et la peine
Serait se consumer en efforts impuissants.
Le Roi n'éclata point : les cris sont indécents
A la majesté souveraine.
L'Oiseau garda son poste : on ne put seulement
Hâter son départ d'un moment.
Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente,
Lui présente le leurre, et le poing ; mais en vain.
On crut que jusqu'au lendemain
Le maudit animal à la serre insolente
Nicherait là malgré le bruit,
Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.
Tâcher de l'en tirer irritait son caprice.
Il quitte enfin le Roi, qui dit : "Laissez aller
Ce Milan, et celui qui m'a cru régaler.
Ils se sont acquittés tous deux de leur office,
L'un en milan, et l'autre en citoyen des bois :
Pour moi, qui sais comment doivent agir les rois,
Je les affranchis du supplice."
Et la cour d'admirer. Les courtisans ravis
Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis :
Bien peu, même des rois, prendraient un tel modèle ;
Et le Veneur l'échappa belle,
Coupable seulement, tant lui que l'animal,
D'ignorer le danger d'approcher trop du maître.
Ils n'avaient appris à connaître
Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?
Pilpay fait près du Gange arriver l'aventure.
Là, nulle humaine créature
Ne touche aux animaux pour leur sang épancher.
Le Roi même ferait scrupule d'y toucher.
"Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie
N'était point au siège de Troie ?
Peut-être y tint-il lieu d'un prince ou d'un héros
Des plus huppés et des plus hauts :
Ce qu'il fut autrefois il pourra l'être encore.
Nous croyons, après Pythagore,
Qu'avec les animaux de forme nous changeons,
Tantôt milans, tantôt pigeons,
Tantôt humains, puis volatiles
Ayant dans les airs leurs familles."

Comme l'on conte en deux façons
L'accident du Chasseur, voici l'autre manière :
Un certain Fauconnier ayant pris, ce dit-on,
A la chasse un Milan (ce qui n'arrive guère),
En voulut au Roi faire un don,
Comme de chose singulière :
Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans ;
C'est le non plus ultra de la fauconnerie.
Ce Chasseur perce donc un gros de courtisans,
Plein de zèle, échauffé, s'il le fut de sa vie.
Par ce parangon des présents
Il croyait sa fortune faite :
Quand l'animal porte-sonnette,
Sauvage encore et tout grossier,
Avec ses ongles tout d'acier,
Prend le nez du Chasseur, happe le pauvre sire :
Lui de crier ; chacun de rire,
Monarque et courtisans. Qui n'eût ri ? Quant à moi
Je n'en eusse quitté ma part pour un empire.
Qu'un pape rie, en bonne foi
Je ne l'ose assurer ; mais je tiendrais un roi
Bien malheureux, s'il n'osait rire :
C'est le plaisir des Dieux. Malgré son noir souci,
Jupiter et le peuple immortel rit aussi.
Il en fit des éclats, à ce que dit l'histoire,
Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.
Que le peuple immortel se montrât sage ou non,
J'ai changé mon sujet avec juste raison ;
Car, puisqu'il s'agit de morale,
Que nous eût du Chasseur l'aventure fatale
Enseigné de nouveau ? L'on a vu de tout temps
Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.

Jean de La Fontaine : Fables

lundi 26 mai 2008 | By: Mickaelus

"A monseigneur le duc de Bourgogne", par Jean de La Fontaine

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE

Louis de Bourbon, duc de Bourgogne,
dauphin de France (1682-1712)


MONSEIGNEUR,

Je ne puis employer pour mes fables de protection qui me soit plus glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous faites paraître dans toutes choses au-delà d'un âge où à peine les autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus d'éclat, tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous plaire, m'a obligé de vous présenter un ouvrage dont l'original a été l'admiration de tous les siècles aussi bien que celle de tous les sages. Vous m'avez même ordonné de continuer ; et, si vous me permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous n'avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse : elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger des ouvrages de l'esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d'Esope sont une ample matière pour ces talents ; elles embrassent toutes sortes d'événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement une manière d'histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d'importance que ces sujets. Les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux que moi le profit qu'on en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en orateurs et en poètes, vous vous connaîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d'armée ; et vous vous tromperez aussi peu aux choix des personnes qu'au mérite des actions. Je ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie de vous plaire me tiendra lieu d'une imagination que les ans ont affaiblie. Quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrais bien que vous y puissiez trouver des louanges dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourrait dire, à meilleur titre qu'on ne l'a dit d'Alexandre, qu'il va tenir les États de l'univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s'assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles : je les laisse à de meilleures plumes que la mienne, et suis avec un profond respect,
MONSEIGNEUR,

Votre très humble, très obéissant,
et très fidèles serviteur,

DE LA FONTAINE

***

LES COMPAGNONS D'ULYSSE

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE

Prince, l'unique objet du soin des Immortels,
Souffrez que mon encens parfume vos autels.
Je vous offre un peu tard ces présents de ma Muse ;
Les ans et les travaux me serviront d'excuse.
Mon esprit diminue, au lieu qu'à chaque instant
On aperçoit le vôtre aller en augmentant :
Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes.
Le héros dont il tient des qualités si belles
Dans le métier de Mars brûle d'en fait autant :
Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,
Il ne marche à pas de géant
Dans la carrière de la gloire.
Quelque dieu le retient (c'est notre souverain),
Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin ;
Cette rapidité fut alors nécessaire ;
Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire.
Je m'en tais : aussi bien les Ris et les Amours
Ne sont pas soupçonnés aimer les longs discours.
De ces sortes de dieux votre cour se compose :
Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout
D'autres divinités n'y tiennent le haut bout :
Le Sens et la Raison y règlent toute chose.
Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
Imprudents et peu circonspecs,
S'abandonnèrent à des charmes
Qui métamorphosaient en bêtes les humains.
Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes,
Erraient au gré du vent, de leur sort incertains.
Ils abordèrent un rivage
Où la fille du dieu du jour,
Circé, tenait alors sa cour.
Elle leur fit prendre un breuvage
Délicieux, mais plein d'un funeste poison.
D'abord ils perdent la raison ;
Quelques moments après, leur corps et leur visage
Prennent l'air et les traits d'animaux différents :
Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;
Les uns sous une masse énorme,
Les autres sous une autre forme ;
Il s'en vit de petits : EXEMPLUM, UT TALPA.
Le seul Ulysse en échappa ;
Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
Comme il joignait à la sagesse
La mine d'un héros et le doux entretient,
Il fit tant que l'enchanteresse
Prit un autre poison peu différent du sien.
Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme :
Celle-ci déclara sa flamme.
Ulysse était trop fin pour ne pas profiter
D'une pareille conjoncture :
Il obtint qu'on rendrait à ces Grecs leur figure.
"Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter ?
Allez le proposer de ce pas à la troupe."
Ulysse y court, et dit : "L'empoisonneuse coupe
A son remède encore ; et je viens vous l'offrir :
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?
On vous rend déjà la parole."
Le Lion dit, pensant rugir :
"Je n'ai pas la tête si folle ;
Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir !
J'ai griffe et dent, et mets en pièces qui m'attaque.
Je suis roi : deviendrai-je un citadin d'Ithaque !
Tu me rendras peut-être encor simple soldat :
Je ne veux point changer d'état."
Ulysse du Lion court à l'Ours : "Eh ! mon frère,
Comme te voilà fait ! je t'ai vu si joli !
- Ah ! vraiment nous y voici,
Reprit l'Ours à sa manière :
Comme me voilà fait ? comme doit être un ours.
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
Je me rapporte aux yeux d'une Ourse mes amours.
Te déplais-je ? va-t'en ; suis ta route et me laisse.
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;
Et te dis tout net et tout plat :
Je ne veux point changer d'état."
Le prince grec au Loup va proposer l'affaire ;
Il lui dit, au hasard d'un semblable refus :
"Camarade, je suis confus
Qu'une jeune et belle bergère
Conte aux échos les appétits gloutons
Qui t'ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie :
Tu menais une honnête vie.
Quitte ces bois, et redeviens,
Au lieu de loup, homme de bien.
- En est-il ? dit le Loup : pour moi, je n'en vois guère.
Tu t'en viens me traiter de bête carnassière ;
Toi qui parles, qu'es-tu ? N'auriez-vous pas, sans moi,
Mangé ces animaux que plaint tout le village ?
Si j'étais homme, par ta foi,
Aimerais-je moins le carnage ?
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :
Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups ?
Tout bien considéré, je te soutiens en somme
Que, scélérat pour scélérat,
Il vaut mieux être un loup qu'un homme :
Je ne veux point changer d'état."
Ulysse fit à tous une même semonce.
Chacun d'eux fit même réponse,
Autant le grand que le petit.
La liberté, les bois, suivre leur appétit,
C'était leurs délices suprêmes ;
Tous renonçaient au lôs des belles actions.
Ils croyaient s'affranchir suivant leurs passions,
Ils étaient esclaves d'eux-mêmes.
Prince, j'aurais voulu vous choisir un sujet
Où je pusse mêler le plaisant à l'utile :
C'était sans doute un beau projet
Si ce choix eût été facile.
Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts :
Ils sont force pareils en ce bas univers,
Gens à qui j'impose pour peine
Votre censure et votre haine.

***

LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE

Un Chat, contemporain d'un fort jeune Moineau,
Fut logé près de lui dès l'âge du berceau :
La cage et le panier avaient même pénates ;
Le Chat était souvent agacé par l'oiseau :
L'un s'escrimait du bec, l'autre jouait des pattes.
Ce dernier toutefois épargnait son ami.
Ne le corrigeant qu'à demi,
Il se fût fait un grand scrupule
D'armer de pointes sa férule.
Le Passereau, moins circonspec,
Lui donnait force coups de bec.
En sage et discrète personne,
Maître Chat excusait ces jeux :
Entre amis, il ne faut jamais qu'on s'abandonne
Aux traits d'un courroux sérieux.
Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
Une longue habitude en paix les maintenait ;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait :
Quand un Moineau du voisinage
S'en vint les visiter, et se fit compagnon
Du pétulant Pierrot et du sage Raton ;
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
Et Raton de prendre parti :
"Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,
D'insulter ainsi notre ami !
Le Moineau du voisin viendra manger le nôtre !
Non, de par tous les chats !" Entrant lors au combat,
Il croque l'étranger. "Vraiment, dit maître Chat,
Les moineaux ont un goût exquis et délicat !"
Cette réflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait ?
Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
J'en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m'abuse.
Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse :
Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez.

***

A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE,

QUI AVAIT DEMANDE A M. DE LA FONTAINE UNE FABLE
QUI FÛT NOMMEE

le Chat et la Souris.


Pour plaire au jeune Prince à qui la Renommée
Destine un temple en mes écrits,
Comment composerai-je une fable nommée
Le Chat et la Souris ?

Dois-je représenter dans ces vers une belle
Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle,
Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris
Comme le Chat de la Souris ?

Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?
Rien ne lui convient mieux : et c'est chose commune
Que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis
Comme le Chat fait la Souris.

Introduirai-je un Roi qu'entre ses favoris
Elle respecte seul, Roi qui fixe sa roue,
Qui n'est point empêché d'un monde d'ennemis,
Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue
Comme le Chat de la Souris ?

Mais insensiblement, dans le tour que j'ai pris,
Mon dessein se rencontre ; et, si je ne m'abuse,
Je pourrais tout gâter par de plus longs récits :
Le jeune Prince alors se jouerait de ma Muse
Comme le Chat de la Souris.

Jean de La Fontaine : Fables

dimanche 18 mai 2008 | By: Mickaelus

"Pour monseigneur le duc du Maine", par Jean de La Fontaine

Le duc du Maine (1670-1736), fils de Louis XIV et de madame de Montespan légitimé en 1673, est âgé de neuf ans au moment où La Fontaine écrit cette fable. On reconnaîtra dans Jupiter et son fils, évidemment, Louis XIV et le duc du Maine.

Louis Auguste de Bourbon, duc du Maine


POUR MONSEIGNEUR LE DUC DU MAINE


Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu
Dont il tirait son origine,
Avait l'âme toute divine.
L'enfance n'aime rien : celle du jeune dieu
Faisait sa principale affaire
Des doux soins d'aimer et de plaire.
En lui l'amour et la raison
Devancèrent le temps, dont les ailes légères
N'amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.
Flore aux regards riants, aux charmantes manières,
Toucha d'abord le cœur du jeune Olympien.
Ce que la passion peut inspirer d'adresse,
Sentiments délicats et remplis de tendresse,
Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n'oublia rien.
Le fils de Jupiter devait, par sa naissance,
Avoir un autre esprit, et d'autres dons des Cieux,
Que les enfants des autres Dieux :
Il semblait qu'il n'agît que par réminiscence,
Et qu'il eut autrefois fait le métier d'amant,
Tant il le fit parfaitement !
Jupiter cependant voulut le faire instruire.
Il assembla les Dieux, et dit : "J'ai su conduire
Seul et sans compagnon jusqu'ici l'univers ;
Mais il est des emplois divers
Qu'aux nouveaux dieux je distribue.
Sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue :
C'est mon sang ; tout est plein déjà de ses autels.
Afin de mériter le rang des Immortels,
Il faut qu'il sache tout." Le maître du tonnerre
Eut à peine achevé, que chacun applaudit.
Pour savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit.
"Je veux, dit le Dieu de la guerre,
Lui montrer moi-même cet art
Par qui maints héros ont eu part
Aux honneurs de l'Olympe, et grossi cet empire.
- Je serai son maître de lyre,
Dit le blond et docte Apollon.
- Et moi, reprit Hercule à la peau de lion,
Son maître à surmonter les vices,
A dompter les transports, monstres empoisonneurs,
Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs :
Ennemi des molles délices,
Il apprendra de moi les sentiers peu battus
Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus."
Quand ce vint au Dieu de Cythère,
Il dit qu'il lui montrerait tout.

L'Amour avait raison : de quoi ne vient à bout
L'esprit joint au désir de plaire ?

Jean de La Fontaine : Fables

jeudi 8 mai 2008 | By: Mickaelus

"A madame de Montespan", par Jean de La Fontaine

Pierre Mignard, Françoise-Athénaïs de Rochechouart,
marquise de Montespan (1641-1707)



A MADAME DE MONTESPAN


L'apologue est un don qui vient des Immortels ;
Ou si c'est un présent des hommes,
Quiconque nous l'a fait mérite des autels :
Nous devons, tous tant que nous sommes,
Eriger en divinité
Le Sage par qui fut ce bel art inventé.
C'est proprement un charme : il rend l'âme attentive,
Ou plutôt il la tient captive,
Nous attachant à des récits
Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.
Ô vous qui l'imitez, Olympe, si ma Muse
A quelquefois pris place à la table des Dieux,
Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux ;
Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse.
Le temps, qui détruit tout, respectant votre appui,
Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :
Tout auteur qui voudra vivre encore après lui
Doit s'acquérir votre suffrage.
C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix :
Il n'est beauté dans nos écrits
Dont vous ne connaissiez jusques aux moindres traces.
Eh ! qui connaît que vous les beautés et les grâces ?
Paroles et regards, tout est charme dans vous.
Ma Muse, en un sujet si doux,
Voudrait s'étendre davantage ;
Mais il faut réserver à d'autres cet emploi ;
Et d'un plus grand maître que moi
Votre louange est le partage.
Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage
Votre nom serve un jour de rempart et d'abri ;
Protégez désormais le livre favori
Par qui j'ose espérer une seconde vie ;
Sous vos seuls auspices, ces vers
Seront jugés, malgré l'envie,
Dignes des yeux de l'univers.
Je ne mérite pas une faveur si grande ;
La fable en son nom la demande :
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.
S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,
Je croirai lui devoir un temple pour salaire :
Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.

Jean de La Fontaine : Fables

samedi 3 mai 2008 | By: Mickaelus

"Le renard, le singe ou les animaux", ou critique de l'élection du chef de l'Etat, par Jean de La Fontaine

Cette fable m'apparaît comme étonnamment moderne en ce sens qu'elle semble écrite tout spécialement pour critiquer le mode d'élection du chef de l'État de la Ve République. L'espèce de l'animal à qui échoit la couronne est tout à fait significative de ce point de vue : c'est un singe ! Or ce singe est choisi par ses comparses les animaux parce qu'il a su les divertir, capter leur attention par l'entremise de grimaces et autres singeries. Ces singeries s'appellent dans notre société politique contemporaine une campagne électorale, qui a pour ambition de faire de fausses promesses qu'on sait ne pas pouvoir tenir pour contenter le peuple et lui rendre le sourire... pour un temps seulement ! Le renard symbolise quant à lui, autant qu'un rival qui peut être un traître de son propre camp, l'opposition, etc., le peuple qui est prêt à se défaire de son chef élu dès lors que la lune de miel électorale aura perdu de son aura mystificatrice. Cette élection faite de haine et d'amour renvoie au problème soulevé par la légitimité perdue : le suffrage populaire ne paraît à personne légitime parce qu'on juge toujours que le président est celui d'un camp ou qu'il nous doit quelque chose, à nous personnellement, parce qu'on a voté pour lui - et d'autant plus dans le cas contraire ! La vraie légitimité royale avait pour avantage d'appartenir au roi de France et non des Français, un roi qu'on ne choisissait pas mais que la tradition - et donc Dieu puisqu'il la valide par le sacre - désignait. Le roi n'usurpait pas la confiance du peuple par des singeries électorales, mais avait tout intérêt à œuvrer pour son bonheur et pour le bien commun de la France puisqu'il avait à transmettre son patrimoine à son héritier. Ajoutons à cela, puisque la fin de la fable pose le problème de la capacité du monarque, que le roi est formé dès son plus jeune âge à son noble métier et qu'il ne poursuit pas l'ambition personnelle, ni celle d'un camp, mais la gloire de son pays dont il est l'incarnation légitime et naturelle.


LE RENARD, LE SINGE ET LES ANIMAUX

Les Animaux, au décès d'un Lion,
En son vivant prince de la contrée,
Pour faire un roi s'assemblèrent, dit-on.
De son étui la couronne est tirée :
Dans une chartre un dragon la gardait.
Il se trouva que, sur tous essayée,
A pas un d'eux elle ne convenait :
Plusieurs avaient la tête trop menue,
Aucuns trop grosse, aucuns même cornue.
Le Singe aussi fit l'épreuve en riant ;
Et par plaisir la tiare essayant,
Il fit autour force grimaceries,
Tours de souplesse, et mille singeries,
Passa dedans ainsi qu'en un cerceau.
Aux Animaux cela sembla si beau,
Qu'il fut élu : chacun lui fit hommage.
Le Renard seul regretta son suffrage,
Sans toutefois montrer son sentiment.
Quand il eut fait son petit compliment,
Il dit au Roi : "Je sais, Sire, une cache,
Et ne crois pas qu'autre que moi la sache.
Or tout trésor, par droit de royauté,
Appartient, Sire, à Votre Majesté."
Le nouveau roi bâille après la finance ;
Lui-même y court pour n'être pas trompé.
C'était un piège : il y fut attrapé.
Le Renard dit, au nom de l'assistance :
"Prétendrais-tu nous gouverner encor,
Ne sachant pas te conduire toi-même ?"
Il fut démis ; et l'on tomba d'accord
Qu'à peu de gens convient le diadème.

Jean de La Fontaine : Fables

jeudi 1 mai 2008 | By: Mickaelus

"Le lion s'en allant en guerre", ou le bon sens du roi, par Jean de La Fontaine

Cette fable, qui dans le contexte de l'époque fait songer au départ pour la guerre des troupes de Louis XIV, pointe de façon plus générale une des qualités essentielles que ne doit pas manquer d'acquérir un roi ; celle qui consiste à avoir le sens de l'observation et ainsi la faculté de bien s'entourer et de tirer parti de toutes les ressources du royaume.



LE LION S'EN ALLANT EN GUERRE

Le Lion dans sa tête avait une entreprise :
Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts,
Fit avertir les animaux.
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :
L'Eléphant devait sur son dos
Porter l'attirail nécessaire,
Et combattre à son ordinaire ;
L'Ours, s'apprêter pour les assauts ;
Le Renard, ménager de secrètes pratiques ;
Et le Singe, amuser l'ennemi par ses tours.
"Renvoyez, dit quelqu'un, les Ânes, qui sont lourds,
Et les Lièvres, sujets à des terreurs paniques.
- Point du tout, dit le Roi ; je les veux employer :
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
L'Âne effraiera les gens, nous servant de trompette ;
Et le Lièvre pourra nous servir de courrier."

Le monarque prudent et sage
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
Et connaît les divers talents.
Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens.

Jean de La Fontaine : Fables

vendredi 18 avril 2008 | By: Mickaelus

"L'homme et l'idole de bois", ou contre le paganisme, par Jean de La Fontaine


L'HOMME ET L'IDOLE DE BOIS


Certain Païen chez lui gardait un Dieu de bois,
De ces dieux qui sont sourds, bien qu'ayant des oreilles :
Le Païen cependant s'en promettait merveilles.
Il lui en coûtait autant que trois :
Ce n'étaient que vœux et qu'offrandes,
Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes.
Jamais idole, quel qu'il fût,
N'avait eu cuisine si grasse,
Sans que pour tout ce culte à son hôte il échût
Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.
Bien plus, si pour un sou d'orage en quelque endroit
S'amassait d'une ou d'autre sorte,
L'Homme en avait sa part ; et sa bourse en souffroit :
La pitance du Dieu n'en était pas moins forte.
A la fin, se fâchant de n'en obtenir rien,
Il vous prend un levier, met en pièces l'Idole,
Le trouve rempli d'or. "Quand je t'ai fait du bien,
M'as-tu valu, dit-il, seulement une obole ?
Va, sors de mon logis, cherche d'autres autels
Tu ressembles aux naturels
Malheureux, grossiers et stupides :
On n'en peut rien tirer qu'avecque le bâton.
Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :
J'ai bien fait de changer de ton."

Jean de La Fontaine : Fables

dimanche 6 avril 2008 | By: Mickaelus

"Le lion amoureux", à mademoiselle de Sévigné, par Jean de La Fontaine

Avec cette fable, Jean de La Fontaine rend hommage à la fille de la célèbre madame de Sévigné, Françoise de Sévigné, née en 1646, dont la beauté ne laissera pas indifférente la cour quand elle y fera son entrée en 1662, interprétant des rôles comme ceux d'Amazone ou Omphale dans divers ballets. Elle devient en 1668 la comtesse de Grignan.



Jean le Vieux Petitot, Portrait présumé de la comtesse de Grignan


LE LION AMOUREUX

A MADEMOISELLE DE SEVIGNE

Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable,
Et voir, sans vous épouvanter,
Un Lion qu'Amour sut dompter ?
Amour est un étrange maître.
Heureux qui peut ne le connaître
Que par récit, lui ni ses coups !
Quand on en parle devant vous,
Si la vérité vous offense,
La fable au moins se peut souffrir :
Celle-ci prend bien l'assurance
De venir à vos pieds s'offrir,
Par zèle et par reconnaissance.

Du temps que les bêtes parlaient,
Les lions entre autres voulaient
Etre admis dans notre alliance.
Pourquoi non ? puisque leur engeance
Valait la nôtre en ce temps-là,
Ayant courage, intelligence,
Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla :
Un Lion de haut parentage,
En passant par un certain pré,
Rencontra bergère à son gré :
Il la demanda en mariage.
Le père aurait fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur ;
La refuser n'était pas sûr ;
Même un refus eût fait, possible,
Qu'on eût vu quelque beau matin
Un mariage clandestin ;
Car outre qu'en toute manière
La belle était pour les gens fiers,
Fille se coiffe volontiers
D'amoureux à longue crinière.
Le père donc ouvertement
N'osant renvoyer notre amant,
Lui dit : "Ma fille est délicate ;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu'à chaque patte
On vous les rogne ; et pour les dents,
Qu'on vous les lime en même temps :
Vos baisers en seront moins rudes,
Et pour vous plus délicieux ;
Car ma fille y répondra mieux,
Etant sans ces inquiétudes."
Le Lion consent à cela,
Tant son âme était aveuglée !
Sans dents ni griffes le voilà,
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens :
Il fit fort peu de résistance.

Amour, Amour, quand tu nous tiens
On peut bien dire : "Adieu prudence !"

Jean de La Fontaine : Fables

Jean François Soiron, inspiré par Jean le Vieux Petitot, Portrait de Madame de Grignan

mardi 1 avril 2008 | By: Mickaelus

"Les membres et l'estomac", ou de l'utilité de la royauté, par Jean de La Fontaine


LES MEMBRES ET L'ESTOMAC


Je devais par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage :
A la voir d'un certain côté,
Messer Gaster* en est l'image ;
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler pour lui les Membres se lassant,
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme,
Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster.
"Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu'il vécût d'air.
Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme ;
Et pour qui ? pour lui seul ; nous n'en profitons pas ;
Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.
Chômons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre."

Ainsi dit, ainsi fait. Les Mains cessent de prendre,
Les Bras d'agir, les Jambes de marcher :
Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;
Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent.
Par ce moyen, les mutins virent
Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,
A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.

Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale.
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
Tout travaille pour elle, et réciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Elle fait subsister l'artisan de ses peines,
Enrichit le marchand, gage le magistrat,
Maintient le laboureur, donne paie au soldat,
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,
Entretient seule tout l'État.
Ménénius le sut bien dire.
La commune s'allait séparer du sénat.
Les mécontents disaient qu'il avait tout l'empire,
Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité ;
Au lieu que tout le mal était de leur côté,
Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.
Le peuple hors des murs était déjà posté,
La plupart s'en allaient chercher une autre terre,
Quand Ménénius leur fit voir
Qu'ils étaient aux Membres semblables,
Et par cet apologue, insigne entre les fables,
Les ramena dans leur devoir.

* Note de La Fontaine : estomac.

Jean de La Fontaine : Fables

mercredi 26 mars 2008 | By: Mickaelus

Epître dédicatoire à Monseigneur le Dauphin (1668), par Jean de La Fontaine


Le Grand Dauphin enfant tirant au pistolet


A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN (1668)

MONSEIGNEUR,

S'il y a quelque chose d'ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c'est la manière dont Esope a débité sa morale. Il serait véritablement à souhaiter que d'autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu'ils n'y étaient pas inutiles. J'ose, MONSEIGNEUR, vous en présenter quelques essais. C'est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge où l'amusement et les jeux sont permis aux princes ; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Esope. L'apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes.
Je ne doute point, MONSEIGNEUR, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables, car que peut-on souhaiter davantage que ces deux points ? Ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes. Esope a trouvé un art singulier de les joindre l'un avec l'autre. La lecture de son ouvrage répand insensiblement dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connaître sans qu'elle s'aperçoive de cette étude, et tandis qu'elle croit faire toute autre chose. C'est une adresse dont s'est servi très heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous appreniez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais, à dire la vérité, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage : ce sont, MONSEIGNEUR, les qualités que notre invincible Monarque vous a données avec la naissance ; c'est l'exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de si grands desseins, quand vous le considérez qui regarde sans s'étonner l'agitation de l'Europe, et les machines qu'elle remue pour le détourner de son entreprise ; quand il pénètre dès sa première démarche jusque dans le cœur d'une province où l'on trouve à chaque pas des barrières insurmontables, et qu'il en subjugue une autre en huit jours, pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le repos et les plaisirs règnent dans les cours des autres princes ; quand, non content de dompter les hommes, il veut triompher aussi des éléments ; et quand, au retour de cette expédition, où il a vaincu comme un Alexandre, vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste : avouez les vrai, MONSEIGNEUR, vous soupirez pour la gloire aussi bien que lui, malgré l'impuissance de vos années ; vous attendez avec impatience le temps où vous pourrez vous déclarer son rival dans l'amour de cette divine maîtresse. Vous ne l'attendez pas, MONSEIGNEUR : vous le prévenez. Je n'en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d'esprit, de courage, et de grandeur d'âme, que vous faites paraître à tous les moments. Certainement, c'est une joie bien sensible à notre Monarque, mais c'est un spectacle bien agréable pour l'univers que de voir ainsi croître une jeune plante qui couvrira un jour de son ombre tant de peuples et de nations.
Je devrais m'étendre sur ce sujet ; mais comme le dessein que j'ai de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, je me hâte de venir aux fables et n'ajouterai aux vérités que je vous ai dites que celle-ci : c'est, MONSEIGNEUR, que je suis, avec un zèle respectueux,

Votre très humble, très obéissant,
et très fidèle serviteur,

DE LA FONTAINE.


***

A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN

Je chante les héros dont Esope est le père,
Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère,
Contient des vérités qui servent de leçons.
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons :
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes ;
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.
ILLUSTRE REJETON D'UN PRINCE aimé des cieux,
Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,
Et qui faisant fléchir les plus superbes têtes,
Comptera désormais ses jours par ses conquêtes,
Quelque autre te dira d'une plus forte voix
Les faits de tes aïeux et les vertus des rois.
Je vais t'entretenir de moindres aventures,
Te tracer en ces vers de légères peintures ;
Et si de t'agréer je n'emporte le prix,
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.