vendredi 20 novembre 2009

Recommandations de son oncle ermite à Perceval

"Et maintenant, dit l'ermite, raconte-moi, je te prie, quelle a été ta vie, ce que tu as fait, sans rien me cacher ni mentir.

- C'est seulement aujourd'hui, répondit Perceval, que je comprends avec angoisse combien longtemps j'ai erré sans guide, privé du secours de toute joie. Je me sens accablé, car je n'ai rien fait d'autre que rechercher des combats. Et je suis même irrité en mon cœur contre Dieu car, non content de susciter chacun des soucis qui m'assaillent, il les a fait croître avec acharnement. Tout bonheur a été pour moi enseveli dans une tombe. Si ce Dieu dont me parlait ma mère, ce Dieu qu'elle me décrivait comme l'être le plus beau et le plus lumineux qui fût au monde, m'avait accordé son secours, ma joie n'eût point connu de bornes. Or mon âme sombre aujourd'hui dans une douleur sans fond. - Enfant, l'interrompit l'ermite, as-tu jamais demandé son aide à Dieu ? - Non, confessa Perceval, je me fiais trop à ma force, à mon audace et à mon courage. - Alors, dit l'ermite, ne t'étonne pas de te sentir si seul et abandonné."

Perceval demeura silencieux. L'ermite soupira et reprit : "Enfant, je sais que tu vaux mieux que tu ne le prétends. Mais tu dois faire confiance à Dieu et te garder de proférer des paroles qui sont autant de blasphèmes. J'aimerais te montrer que Dieu, loin d'être responsable en rien de tes malheurs, sera au contraire toujours prêt à te seconder. Bien que je ne sois pas un clerc, j'ai lu et recopié de ma main ce qu'enseignent les livres de vérité. Je sais que l'homme doit sans cesse se tenir prêt à servir. Ainsi mérite-t-il l'aide de celui qui ne se lasse jamais d'assister les âmes en détresse. Sois ferme en ta foi et ne te laisse pas envahir par le doute. Oui, Dieu est lumière, mais il est aussi vérité et justice, et ni ta violence ni ta colère ne lui arracheront son aide. Quiconque te verra irrité contre Dieu te tiendra pour un homme de peu de sens. Songe à ce qu'il advint de Lucifer et de tous les anges qui le suivirent. Et pourtant, à l'origine, ils étaient des êtres bons et lumineux. Ah ! Dieu ! d'où leur est venue la haine qui les a menés, après de sombres combats, en un lieu de souffrance et de misère ?

Quand Lucifer, avec sa suite, s'abîma dans l'enfer, Dieu le remplaça par un homme : il prit de la terre et en forma le noble Adam. Du corps d'Adam, il détacha Ève qui, pour avoir refusé d'écouter son créateur, nous précipita tous dans l'infortune et ruina tout notre bonheur. De ces deux êtres naquirent des enfants, mais l'un d'eux, cédant à la démesure, en vint par un inconcevable orgueil à souiller son aïeule, laquelle était encore vierge. Or beaucoup de gens, avant d'avoir compris le sens de ces paroles, s'étonnent et demandent comment chose pareille put advenir. Elle advint pourtant, et ce fut là une très grave faute."

Perceval l'interrompit : "Bel oncle, dit-il, je ne puis croire qu'il en ait été ainsi. De quel père était donc né l'homme qui ravit la pureté virginale de son aïeule comme tu me le contes ? Tu aurais mieux fait de te taire sur ce point ! - Je vais pourtant te l'expliquer, répondit l'ermite, et si je ne dis pas la vérité vraie, regarde-moi comme un trompeur abominable. Il ne faut pas s'arrêter aux mots, mais en comprendre le sens profond. C'est la terre qui était la mère d'Adam, puisqu'il se nourrissait des fruits de la terre. En ce temps-là, la terre était encore vierge. Mais Adam fut le père de Caïn, lequel tua son frère Abel pour lui disputer un bien misérable. Et quand le sang d'Abel tomba sur la terre pure, c'en fut fait de sa virginité. Vois-tu désormais comment le fils d'Adam ravit la virginité de sa propre aïeule ? - Je le vois, répondit Perceval.

- Alors, reprit l'ermite, naquit la haine entre les hommes, et cette haine n'a jamais cessé depuis. Toutefois, il n'est rien de si pur au monde qu'une vierge exempte de toute fausseté, et Dieu lui-même fut le fils d'une vierge. Il s'est modelé sur l'image du fils de la première vierge, et cela, de la part d'un être d'une essence aussi haute, prouvait son grand amour pour les hommes. Avec la race d'Adam commença certes notre infortune, mais aussi notre félicité, puisque celui qui est le maître de tous les anges condescend à nous reconnaître comme issus de son lignage. Hélas ! ce lignage entraîne aussi jusqu'à nous une lourde charge de péchés qu'il nous faut supporter.

Pour la supporter, nous devons prier Dieu de nous accorder son aide. Si nous sommes sincères, il ne la refuse jamais. Ayant, par loyal amour, revêtu forme humaine, il a, par empressement loyal, ardemment combattu la déloyauté. N'aie donc point de rancune à son encontre si tu ne veux compromettre ta destinée. Montre-toi moins inconsidéré en tes paroles et en tes actions. Je vais te dire quel châtiment attend celui qui prétend venger ses souffrances par des paroles de démesure : lui-même se condamne par sa propre bouche. Crois-en le témoignage des sages de l'ancien temps : il est toujours vrai et nous garantit la vérité de ce discours. Platon l'avait déjà dit en son temps, et la Sibylle aussi, qui fut prophétesse. Sans se tromper en rien, ils ont annoncé, de longues années à l'avance, la venue certaine de celui qui rachèterait la race humaine. Celui dont la main régit l'univers nous a, avec son amour divin, arrachés à la noirceur de l'enfer ; il n'y a laissé que ceux qui ne savent point commander à leurs passions.

Les justes paroles de ces prophètes nous parlent de celui qui sait véritablement aimer. C'est une lumière qui pénètre au fond de toutes choses. Rien ne peut faire chanceler cette force d'amour. Tous ceux à qui il manifeste son amour connaissent en cet amour une joie intense. Mais, en ce monde, les hommes agissent fort diversement : ils peuvent, à leur guise, acquérir son amour ou bien s'attirer sa colère. Demande-toi lequel des deux te sera du plus grand secours. Le malheureux qui n'éprouve point de repentir fuit le loyal amour divin ; l'homme qui reconnaît ses torts et souhaite les expier s'attire une grâce sans prix. Cette grâce lui viendra de celui qui sonde jusqu'au tréfonds de nos pensées les plus secrètes. Car la pensée peut se soustraire au regard du soleil, la pensée, bien qu'aucune serrure ne l'enferme, peut demeurer cachée, impénétrable à toute créature mais, dans quelques ténèbres qu'elle se complaise, Dieu la déchiffre sans peine. Il a le pouvoir de tout éclairer, et son éclat rayonne à travers la paroi ténébreuse dont s'enveloppe la pensée, il plonge jusqu'au fond d'un élan que nul n'aperçoit ni ne peut entendre.

Quand la pensée jaillit du fond de nous-mêmes, elle n'est jamais si rapide que Dieu n'ait eu le loisir de l'examiner avant que du cœur elle n'arrive jusqu'à la peau. Et quand cette pensée est pure, il l'accueille avec bonté. Si Dieu sait ainsi pénétrer toutes nos pensées, quelle ne doit pas être sa douleur devant les actes que nous dicte notre faiblesse ! Quand les œuvres d'un homme écartent de lui la faveur divine et accablent Dieu de honte, de quel secours lui serait donc le savoir du monde ? Où sa pauvre âme pourrait-elle trouver refuge ? Si tu es décidé à affliger Dieu, c'est en définitive toi-même que tu affligeras le plus. Tourne donc ton cœur vers le bien, mérite que Dieu récompense ton bon vouloir."

* D'après l'œuvre de Wolfram von Eschenbach


Jean Markale, Perceval le Gallois (1995), dans Le cycle du graal, tome 2

vendredi 13 novembre 2009

Remontrance au peuple français, de son devoir en ce temps envers la majesté du Roi (1559), par Guillaume Des Autels


S'il m'advient derechef, France, comme autrefois,
Que d'un vers lamentable, et d'une molle voix
Pour néant je te veuille assourdir les oreilles,
Chantant les passions, et douleurs nonpareilles
D'un cœur brûlé d'Amour, qu'un jeune souci point :
Je suis content que lors tu ne m'écoutes point.
Si par une affectée, et douce mignardise
Flattant tes mœurs, le vice en vertu je déguise :
Et traître à ton honneur, je te veuille inviter
A ce que je te dois conseiller d'éviter :
Si après un Timon par audace maline
Je mords le nom d'autrui d'une dent Theonine,
Envieux au travail des plus gentils esprits :
Refuse-moi l'honneur d'oeillader mes écrits.

Mais puisque maintenant pour ton seul bien je veille :
Et que ton seul devoir, FRANCE, je te conseille :
Je te prie, mon pays, de ne me débouter :
Mais, ô mon cher pays, je te prie m'écouter.
Ne te fais point accroire être cas peu honnête,
De prêter ton oreille à la voix d'un Poète :
Car les Poètes sont favorisés des Cieux :
Et aux hommes d'en bas sont truchements des Dieux.
Des Poètes jadis l'antique sapience
Mit entre le public et privé différence,
Le profane et sacré d'ensemble divisa,
Du mariage feint première l'avisa,
La licence rompit des vagabondes noces,
Assembla les cités, bâtit les villes grosses,
Elle prophétisa, elle fit dans le bois
Dans la pierre, et l'airain graver les saintes lois.
Le Thracien Orphée apaisa les courages
Par ses vers admirés, des hommes lors sauvages,
Il les fit hors des bois par son doux prêchement
Ensemble tous d'accord vivre civilement.
C'est la raison pourquoi l'on dit les forêts mêmes,
L'avoir suivi au son de ses divins poèmes :
Et avoir adouci le Tigre, et le Lion.
Voilà pourquoi aussi l'on a dit, qu'Amphion
Par le son de sa lyre, et par prière humaine
Les pierres assembla de la ville thébaine.
Mais jadis les vaillants Lacédémoniens
Surent à votre dam, peuples mycéniens,
Combien peut le Poète, et quel courage baille
Un bon vers aux soldats le jour d'une bataille.
Or sus donc, mon pays, sus donc, écoute-moi,
Apprends combien tu es redoutable à ton Roi.

Si un Scythe barbare, et plein de félonie,
Étendait jusqu'ici sa fière tyrannie
(Que détournent les Dieux de l'empire gaulois)
Si faudrait-il pourtant obéir à ses lois
Le servir, l'adorer, offrir à sa requête
Non seulement les biens, mais encore la tête :
Là, malgré nous, faudrait notre vouloir ranger
De subir l'appétit d'un vilain étranger :
Mais il ne plaît à Dieu : notre bon Dieu nous aime :
Qui en FRANCE régner ne fait qu'un Français même.
Le Roi que nous avons est fils de ces Rois-là
Que nos pères ont eus : le Royaume qu'il a
Ses aïeux l'ont tenu : et toutes les richesses,
O peuple, que tu as, viennent de leurs largesses :
Ils ont pour ta sûreté enceint de toutes parts
Tes villes de fossés, de murs, et de remparts :
Tu as d'eux tous tes ports, tes temples, tes collèges,
Toutes tes libertés, et tous tes privilèges.
Et si te peux vanter, FRANCE, que tu n'es pas
Gouvernée par Rois descendus d'un lieu bas,
Et de la terre enfants, car au monde il ne reste
Plus des enfants des Dieux et leur race céleste,
Que nos Princes issus du sang hectorien,
Mêlé jadis en Gaule au sang herculéen :
Race toujours des Dieux très chèrement aimée,
Et du saint nom de Christ très chrétienne nommée :
Qui a eu la faveur d'avoir, du don des cieux,
Les saintes fleurs de lys, et l'onguent précieux
Qui oint tes Rois sacrés, le pouvoir admirable
De rendre guérison à un mal incurable
Par le seul attoucher de leur mains, et encor
L'effroi des Sarrasins, l'enseigne aux flammes d'or.

Qui s'osera vanter de tous les Rois étranges,
D'avoir vu en sa cour ambassades des anges ?
Par lesquels du haut ciel, Sa sainte maison, Dieu
A transmis ses présents jusques en ce bas lieu :
Pour au monde montrer, que c'est Lui qui a cure
De l'empire de Gaule, et veut que plus il dure
Que ces vieux renommés, soit des Assyriens,
Des Mèdes, des Persans, des Macédoniens,
Et de ceux qui encore aujourd'hui veulent dire
Que pour le moins le nom leur reste d'un empire.
Le tiens FRANCE est dernier, et le plus florissant :
Car ainsi que tu vois en ton fatal croissant
Deux cornes plus en plus étendre sa lumière,
Tant qu'il se soit parfait en sa rondeur entière :
Un semblable cours a le règne des Gaulois,
Qui l'Espagnol menace, et menace l'Anglais,
De deux cornes, l'une est en l'Océan baignée,
L'autre heurte le front du grand mont Pyrénées :
Son mi-rond tient depuis le rivage marin
Ce que Garonne lave, et la Seine, et le Rhin,
Défia bien élargi aux fertiles campagnes,
Que l'on laboure au pied des chenues montagnes :
Ou au peuple togé l'antique nom revient,
Qui depuis Rubicon jusqu'aux Alpes se tient :
Et va toujours croissant, tant que sa forme ronde
Embrasse entièrement tout l'empire du monde.

Or ne pense point, FRANCE, être mieux fortunés
Ceux, qui sont autrement que par Rois gouvernés :
Soit que du peuple y soit la tourbe autorisée,
Par laquelle est toujours la raison méprisée :
Ou que le pouvoir soit aux mains des grands seigneurs
L'un sur l'autre envieux des biens et des honneurs :
Enfin telle commune est toujours ruinée
Non par autre que soi contre soi mutinée :
Tu l'as bien effrayé, peuple cecropien,
Et la race d'Enée en témoignerait bien.

La Royauté n'est point seulement la plus belle
Forme de gouverner, mais seule est naturelle.
Un seul Dieu le premier tout ce monde conduit :
Un seul Soleil au ciel sur tous les astres luit :
Le cœur en notre corps tous les membres adresse :
Et la seule raison en notre âme est maîtresse.
Vois les mouches à miel (si l'on peut par raison
Faire d'un petit fait une grande comparaison)
Comme elles ont un Roi, qui de sa gent petite
Est craint et obéi autant qu'un Roi d'Égypte,
Que le Sophi de Perse, ou le Seigneur qui prend
Au monde maintenant seul le titre de grand,
Toutes il les gouverne, et garde leur ouvrage :
Toutes lui font honneur révérence et hommage,
L'accompagnent partout, le portent bien souvent,
Pour le garder des coups se mettent au devant
Quant elles font la guerre : et par plaie cruelle
En servant à leur Roi, cherchent une mort belle.

Ainsi, FRANCE, tu as envers ton chef Royal
Toujours eu jusqu'ici le courage loyal :
Et de tes Princes a fait croître la puissance
Par ton fidèle amour, et ton obéissance.
Aussi de leurs travaux la gloire leur suffit :
Toujours ils t'ont laissé pour ta part le profit :
Soit qu'outre l'Apennin, et les Alpes chenues,
Ils aient déployé leurs enseignes connues :
Soit que delà le Rhin leur armée ait esté :
Soit que le saint pays ils aient conquesté,
Ou la divine voix fut ouïe, et non crue,
Et où d'Euphrate l'eau et de Jourdain est bue :
Qu'ils aient chassé ceux de l'île d'Albion,
Jusqu'aux dernières fins du froid Septentrion :
Soit qu'en la terre, où gît la chaste Parthénope,
Ils aient commandé : ou que passant l'Europe
Devers Soleil couchant, ils aient fait le gain
Par faits chevaleresques du pays africain.
Ou que des Espagnols, les bandes obstinées
Ils aient repoussé delà leurs Pyrénées :
Tes Princes seulement ont été triomphants,
La dépouille a été à toi et tes Enfants.
Et quand leurs ennemis tenus coi par la crainte,
Ce sont faits quelquefois amis (amis par feinte)
Et pour n'avoir moyen de la guerre à propos,
T'ont, ô FRANCE, laissé jouir d'un doux repos :
Mon Dieu quel soin ont pris nos débonnaires Princes
De chasser pauvreté de toutes leurs provinces !
Les nobles ils ont fait monter aux grands honneurs,
Les faisant en leurs cours et pays gouverneurs,
De leurs rentes ils ont enrichi les églises,
Ils ont ouvert le cours à toutes marchandises,
Ils ont aux magistrats choisi les plus savants,
Les pauvres gens sans nom de leur travail vivant
Ils ont pris en leur garde : et t'ont donné, ô FRANCE,
Remplie de tous biens la corne d'Abondance.

Ici par moi Francus ne te sera loué,
Ni Pharamond aussi, Clovis, ni Mérovée,
Ni tous ces bons vieux Rois, dont nous n'avons mémoire
Sinon par le rapport que nous en fait l'histoire :
Ailleurs de leur honneur mes vers seront ouïs,
Des huit Charles encore, et des douze Louis :
Mais de ce grand François la clémence royale,
Avec la majesté aux plus grands Dieux égale,
Qui en l'amour de toi surmonta ses aïeux,
Encor représenter se peut devant tes yeux.
HENRI non seulement au sceptre lui succède :
Mais à la vertu sainte : et en tous deux l'excède.
Tu sais que de son règne, à son avènement,
La tranquille Paix fut l'heureux commencement :
Et combien qu'il connut que la sanglante guerre
Devait de son renom emplir toute la terre,
Et qu'en l'oisif repos son honneur flétrissait :
Toutefois, pour ton bien, la Paix il chérissait :
Ou connaître l'on peut, que ce qui plus lui plaise,
C'est la tranquillité de ses peuples, et l'aise.
Mais cependant qu'il est de ton repos ami :
L'audace vaine croît au cœur de l'ennemi :
Qui, possible, d'avoir affaire se présume
A un Sardanapale endormi en la plume.
Comme un matin voyant un sanglier dans le bois,
Qu'il prend pour autre porc, l'irrite avec abois :
Et s'attachant à lui de légères offenses,
Ne prend pas mal quand garde aux terribles défenses :
Mais pense qu'il ne sait rien sinon se coucher
Paresseux en la fange, et de la gland mâcher.
Le sanglier âpre à voir lors sa colère émue,
Enrage de combattre avec sa dent crochue,
Sa blanche dent, laquelle il aiguise, et qui sort
Bien avant hors la bouche, et qui porte la mort :
Il a tout écumeux le groin, et de malice
Sur le col et le dos tout le poil lui hérisse :
Au feu resplendissant semblent ses ardents yeux :
Puis courbe, et de travers se rue audacieux
Sur le chien ja fendu : qui finissant sa vie,
Par un tard repentir accuse sa folie.
Ainsi nos ennemis voyant que notre Roi
Les armes dédaignait : et pour l'amour de toi
Paisible, et seulement soigneux de la justice,
Et de mœurs, et de lois, reformait ta police :
D'un conseil imprudent, ont irrité le cœur
D'un Roi, qui de tous Rois doit être le vainqueur :
Dont ils ont rapporté à la fin de leur compte
La tarde repentance, et la perte et la honte.
Parme, La Mirandole, et Sienne, et plus loin
Ton Tibre même, Rome, en servent de témoin :
Témoin en soit le Rhin et l'Allemagne toute
Qui en mer ni en terre autre Roi ne redoute :
J'en appelle à témoin le bon peuple écossois :
(Le peuple maintenant du jeune Roi FRANÇOIS)
Le Milannais sait bien combien grande est sa force :
Si fait le Genevois déchassé hors de Corse :
En Flandre ne sera jamais anéanti
Ni de Mariembourg l'honneur, ni de Renty :
Metz pris et défendu, et Calais notre ville
Française derechef, et Guine, et Thionville
Témoignent son honneur. Il est vrai qu'il a pris,
Peuple, il a pris égard à tes larmoyants cris :
Qui lui ont fait lâcher hors des mains sa victoire,
Et couper le chemin à sa plus grande gloire :
Pour ramener la paix que tu désires tant,
Mettre fin à tes maux, et te rendre content.
Ce grand Charles lequel la doctrine, et sagesse,
La grandeur de la race, et du cœur la hautesse,
L'admirable éloquence, et le sacré chapeau,
Et toutes vertus font un miracle nouveau,
Tel que nous confessons jamais n'avoir pu être
Jusqu'ici, et jamais après ne pouvoir naître :
C'est lui, que notre Roi a voulu envoyer
Couronné d'un Rameau du paisible olivier,
Consentir à la paix qu'on lui a demandée :
Tant ton utilité lui est recommandée.
Et du Roi le fidèle Achate y est aussi,
De FRANCE le Nestor, le preux Montmorency,
Auquel faire ne peut la fortune décroître
La vertu, ni l'honneur, ni l'amour de son maître.
Quelle condition peuple (comme tu sais)
A refusé ton Roi, pour te donner la Paix ?
Combien a-t-il voulu, pour à tes vœux complaire,
Quitter de son bon droit ? que n'a-t-il voulu faire ?

Si quelques peuples sont (ayant les yeux bandés
D'une présomption) si fort outrecuidés :
Qu'ils méprisent le bien de cette heure opportune,
Pour se recommander aux vents de la fortune :
(Combien qu'un bon espoir soit encore avec nous,
Que PHILIPPE s'il est, comme on dit, sage et doux,
Connaîtra qu'il ne peut avoir une alliance
Digne de sa grandeur, en autre lieu qu'en France :
Et si l'occasion il laisse ore échapper
Pour néant par derrière la voudra-t-il happer.)
Si l'Anglais fier (te dis-je) ou autre, ne machine,
FRANCE, que te détruire, et rien que ta ruine,
Rien que son indigence assouvir de tes biens,
Rien qu'arroser la terre avec le sang des tiens,
Et faire, par l'ardeur des flammes enragées,
En cendre convertir tes villes saccagées :
Peuple s'il te vaut mieux attendre lâchement
La malheureuse fin d'un tel événement :
Que d'aller au devant, et lui porter en face
A lui-même, le mal duquel il te menace.
Le mal que recevra celui, qui obstiné
Te voudra faire guerre : ainsi est destiné :
C'est un arrêt fatal, et trop seront légères,
Pour y contrevenir, les forces étrangères :
Si tu n'y contreviens toi-même, en refusant
Ton devoir à toi-même, à toi-même nuisant.
Peuple tu dois penser, qu'un si grief soin ne pique
Notre bon Roi sinon pour ton profit public :
S'il n'avait autre soin que de son seul plaisir,
Sans peine il le pourrait, tout à son gré, choisir :
Il ne lui faudrait point, sous un harnois brûlant,
Souffrir la griève ardeur d'un été trop bouillant :
Ni d'un trop âpre hiver sentir la griève injure :
Mais, ô FRANCE, l'ennui, tout l'ennui qu'il endure,
FRANCE, tout est pour toi, comme d'un cher enfant
Le père a si grand soin : que plus il le défend
Et que son propre corps, et que sa propre vie :
Et pour le secourir ses affaires oublie :
Ainsi un Roi, un Roi, FRANCE, tel que le tien,
De son peuple a souci plutôt que de son bien :
Car en se faisant Roi, il charge ses épaules,
Ainsi qu'Atlas du ciel, de tous le soin de Gaule.
Tu as, FRANCE, tu as encore les moyens
Pour tenir contre tous, tu es riche de biens :
Craindras-tu maintenant pour ton Roi les dépendre ?
Que dis-je pour ton Roi ? mais bien pour te défendre ?
Et qu'en ferait le Roi qui seul en eût besoin ?
L'ardente affection que tu as, et le soin
De sa grandeur, te peut inciter le courage,
A ne craindre pour lui ni la mort, ni dommage.
Encor est avec toi ce Duc victorieux
Duquel l'honneur luisant et le nom glorieux
Les siècles à venir ne verront point éteindre :
Et lequel étant sauf, il ne te faut rien craindre,
Ce grand Prince Lorrain. Et puis en tes dangers
Et princes tu auras, et peuples étrangers
Plus prêts à ton secours, que toi à la requête :
Il faut que seulement ta volonté soit prête.
Mais en faut-il douter ? Ja les trompettes j'oy
Et tambourins sonner, ja reluire je voys
Les armes, et harnois, mon Dieu que d'étendards
Je vois ja déployés ! mon Dieu que de soudards !
Hé quelle infanterie, hé quels braves gendarmes,
Tous à combattre prêts, tous requièrent les armes.
Ce grand Roi persan, qui d'hommes assembla
Tant et tant de milliers, et sous lequel trembla
Toute la terre, alors qu'il effraya la Grèce,
N'avait point si bel ost que celui qui se dresse :
Mais je loue sur toutes les bonnes volontés
Des peuples que je vois venir de tous côtés
Offrir et vie et biens à la grandeur royale.
Or tant que tu seras, ma FRANCE, si loyale
Dieu toujours t'aidera : car à Dieu tout-puissant
Rien n'est qui plaise plus, qu'un peuple obéissant,
Et qui envers son Prince est de loyal courage :
Le très-bon très-grand Dieu rien ne hait davantage
Qu'un peuple déloyal aux Princes : car le lieu
Ils nous tiennent, et sont comme images de Dieu.
Par ce moyen tu peux la douce paix acquerre :
Et par ce seul moyen chasser dehors la guerre.
Quand l'ennemi saura quel bon devoir tu fais,
Lui-même nous tendra le vert rameau de Paix :
Sachant que nulle force a pouvoir d'effroyer
Un peuple si loyal qui sait bien guerroyer.
Alors tu recevras l'heureuse récompense
De ton Prince, qui prend mieux garde qu'on ne pense
Au bon vouloir des siens, et sait bien regarder
Qui prompt à son service a voulu moins tarder.
Encor le Roi Dauphin duquel si grand sagesse
Ressemble à un prodige en si tendre jeunesse,
De ce bon vouloir tien, toujours se souviendra
Et un jour à tes fils au double le rendra.


Note : j'ai modernisé l'orthographe, tout en conservant la ponctuation et un peu du vocabulaire original, inconnu en français moderne, notamment par fidélité à certains rythmes et à certaines rimes.


Guillaume Des Autels, Remonstrance au peuple françoys de son devoir en ce temps envers la majesté du roy (1559)

samedi 7 novembre 2009

Elégie sur les troubles d'Amboise (1560), par Ronsard


A Guillaume Des Autels gentilhomme charrolois


Des Autelz, que la loy, et que la rethoricque
Et la Muse cherist comme son filz unicque,
Je suis esmerveillé que les grandz de la Court
(Veu le temps orageux qui par l'Europe court)
Ne s'arment les costez d'hommes qui ont puissance
Comme toy de plaider leurs causes en la France,
Et revenger d'un art par toy renouvellé
Le sceptre que le peuple a par terre foulé.
Ce n'est pas aujourd'huy que les Rois et les Princes
Ont besoing de garder par armes leurs provinces,
Il ne faut acheter ny canons, ny harnois,
Mais il fault les garder seulement par la voix,
Qui pourra dextrement de la tourbe mutine
Appaiser le courage et flatter la poictrine :
Car il fault desormais deffendre noz maisons,
Non par le fer trenchant mais par vives raisons,
Et courageusement noz ennemis abbatre
Par les mesmes bastons dont ils nous veullent battre.
Ainsi que l'ennemy par livres a seduict
Le peuple devoyé qui faucement le suit,
Il fault en disputant par livres le confondre,
Par livres l'assaillir, par livres luy respondre,
Sans monstrer au besoing noz courages failliz,
Mais plus fort resister plus serons assailliz.

Si ne voy-je pourtant personne qui se pousse
Sur le haut de la breche et l'ennemy repousse,
Qui brave nous assault, et personne ne prend
La picque, et le rempart brusquement ne deffend :
Les peuples ont recours à la bonté celeste,
Et par priere à Dieu recommandent le reste,
Et sans jouer des mains demeurent ocieux :
Cependant les mutins se font victorieux.

Carles et toy et moy, seulz entre cent mille hommes
Que la France nourrist, opposez nous y sommes,
Et faisant de nous trois paroistre la vertu,
D'un magnanime cueur nous avons combatu,
Descouvrant l'estomac aux playes honorables,
Pour soustenir l'Église, et ses loix venerables,
Et celles du païs auquel nous sommes nez,
Et pour l'ayde duquel nous sommes ordonnez.

Durant la guerre à Troye, à l'heure que la Grece
Pressoit contre les murs la Troyenne jeunesse,
Et que le grand Achille empeschoit les ruisseaux
De porter à Thetis le tribut de leurs eaux,
Ceux qui estoyent dedans la muraille assiegée,
Ceux qui estoyent dehors dans le port de Sigée,
Failloyent egallement : mon Desautels, ainsi
Noz ennemis font faulte et nous faillons aussy.

Ils faillent de vouloir renverser nostre empire,
Et de vouloir par force aux Princes contredire,
Et de presumer trop de leur sens orgueilleux,
Et par songes nouveaux forcer la loy des vieulx :
Ils faillent de laisser le chemin de leurs peres,
Pour ensuyvre le train des sectes etrangeres :
Ilz faillent de semer libelles et placars,
Plains de derisions, d'envye, et de brocars,
Diffamans les plus grandz de nostre court Royalle,
Qui ne servent de rien qu'à nourrir un scandale :
Ils faillent de penser que tous soyent aveuglez,
Que seulz ils ont des yeux, que seulz ils sont reiglez,
Et que nous fourvoyez ensuyvons la doctrine
Humaine et corrompue, et non pas la divine :
Ilz faillent de penser qu'à Luther seulement
Dieu se soit apparu, et generalement
Que depuis neuf cens ans l'Église est depravée,
Du vin d'ipochrisie à longs traictz abreuvée,
Et que le seul escrit d'un Bucere vaut mieux,
D'un Zvingle, ou d'un Calvin (hommes seditieux),
Que l'accord de l'Église, et les statuz de mille
Docteurs, poussez de Dieu, convocquez au concile :
Que faudroit-il de Dieu desormais esperer,
Sy luy doux et clement avait soufert errer
Sy long temps son Église ? Est-il autheur de faute ?
Quel gain en reviendroit à sa majesté haute ?
Quel honneur, quel profict de s'estre tant celé
Pour s'estre à un Luther seulement revelé ?

Or nous faillons aussi, car depuis sainct Gregoire
Nul pape (dont le nom soit escrit en histoire)
En chaire ne prescha : et faillons d'autre part
Que le bien de l'Église aux enfans se depart.
Il ne faut s'estonner, Chrestiens, sy la nacelle
Du bon pasteur sainct Pierre en ce monde chancele,
Puis que les ignorans, les enfans de quinze ans,
Je ne scay quelz muguetz, je ne scay quels plaisans
Tiennent le gouvernal, puis que les benefices
Se vendent par argent, ainsi que les offices.

Mais que diroit sainct Paul, s'il revenoit icy,
De noz jeunes prelatz, qui n'ont poinct de soucy
De leur pauvre troupeau, dont ils prennent la laine,
Et quelque fois le cuir : qui tous vivent sans peine,
Sans prescher, sans prier, sans bon exemple d'eux,
Parfumez, decoupez, courtizans, amoureux,
Veneurs, et fauconniers, et avecq' la paillarde
Perdent les biens de Dieu, dont ilz n'ont que la garde.

Que diroit il de veoir l'Église à Jesuschrist,
Qui fut jadis fondée en humblesse d'esprit,
En toute patience, en toute obeissance,
Sans argent, sans credit, sans force, ny puissance,
Pauvre, nue, exilée, ayant jusques aux os
Les coups de fouetz sanglans imprimez sur le doz,
Et la voir aujourd'huy riche, grasse, et hautaine,
Toute pleine d'escuz, de rentes, et dommaine ?
Ses ministres enflez, et ses Papes encor,
Pompeusement vestuz de soye et de drap d'or ?
Il se repentiroit d'avoir soufert pour elle
Tant de coupz de baston, tant de peine cruelle,
Tant de bannissemens, et voyant tel mechef
Priroit qu'un traict de feu luy accablast le chef.

Il fault donc corriger de nostre saincte Église
Cent mille abuz commis par l'avare prestrise,
De peur que le courroux du Seigneur tout puissant
N'aylle avecques le feu noz fautes punissant.

Quelle fureur nouvelle a corrompu nostre aise ?
Las ! des Lutheriens la cause est tresmauvaise,
Et la deffendent bien : et par malheur fatal
La nostre est bonne et saincte, et la deffendons mal.

O heureuse la gent que la mort fortunée
Ha depuis neuf cens ans soubs la tombe emmenée !
Heureux les peres vieulx des bons siecles passez,
Qui sont sans varier en leur foy trespassez,
Ains que de tant d'abuz l'Église fust malade :
Qui n'ouyrent jamais parler d'Oecolampade,
De Zvingle, de Bucer, de Luther, de Calvin,
Mais sans rien innover au service divin,
Ont vescu longuement, puis d'une fin heureuse
En Jesus ont rendu leur ame genereuse.

Las ! pauvre France, helas ! comme une opinion
Diverse a corrompu ta premiere union !
Tes enfans, qui devroyent te garder, te travaillent,
Et pour un poil de bouc entre eulx mesmes bataillent,
Et comme reprouvez, d'un courage meschant
Contre ton estomac tournent le fer tranchant !

N'avions nous pas assez engressé la campaigne
De Flandres, De Piedmont, de Naples, et d'Espaigne,
En nostre propre sang, sans tourner les cousteaux
Contre toy, nostre mere, et tes propres boyaux ?
A fin que du grand Turc les peuples infidelles
Rissent en nous voyant sanglans de noz querelles ?
Et, en lieu qu'on les deust par armes surmonter,
Nous vissent de nos mains nous mesmes nous donter,
Ou par l'ire de Dieu, ou par la destinée
Qui te rend par les tiens, ô France, exterminée ?

Las ! fault il, ô destin, que le sceptre François,
Que le fier Allemant, l'Espagnol et l'Anglois
N'a sceu jamais froisser, tombe soubs la puissance
Du peuple qui devroit luy rendre obeïssance ?
Sceptre qui fut jadis tant craint de toutes pars,
Qui jadis envoya outre mer ses soldars
Gaigner la Palestine, et toute l'Idumée,
Tyr, Sydon, Antioche, et la ville nommée
Du sainct nom, où Jesus, en la croix attaché,
De son precieux sang lava nostre peché :
Sceptre qui fut jadis la terreur des Barbares,
Des Turcs, des Mammelus, des Perses et Tartares,
Bref, par tout l'univers tant craint et redouté,
Fault il que par les siens luy mesme soit donté !

France, de ton malheur tu es cause en partie,
Je t'en ay par mes vers mille fois advertye,
Tu es marastre aux tiens, et mere aux estrangers,
Qui se mocquent de toy quand tu es aux dangers :
Car la plus grande part des estrangers obtiennent
Les biens qui à tes fils justement appartiennent.

Pour exemple te soit ce docte Des Autelz,
Qui à ton los a faict des livres immortels,
Qui poursuyvoit en court des long temps une affaire,
De bien peu de valleur, et ne la pouvoir faire
Sans ce bon Cardinal, qui rompant le sejour
Le renvoia content en l'espace d'un jour.
Voila comme des tiens tu fais bien peu de conte,
Dont tu devrois au front toute rougir de honte.

Tu te mocques aussi des profetes que Dieu
Choisit en tes enfans, et les fait au meillieu
De ton sein apparoistre, à fin de te predire
Ton malheur advenir, mais tu n'en fais que rire.

Ou soit que du grand Dieu l'immense eternité
Ait de Nostradamus l'entousiasme excité,
Ou soit que le daimon bon ou mauvais l'agite,
Ou soit que de nature il ayt l'ame subite,
Et outre le mortel s'eslance jusqu'aux cieulx,
Et de là nous redit des faicts prodigieux :
Ou soit que son esprit sombre et melancolique,
D'humeurs grasses repeu, le rende fantastique,
Bref, il est ce qu'il est : si est ce toutesfois
Que par les mots douteux de sa profette voix,
Comme un oracle anticque, il a des mainte année
Predit la plus grand part de nostre destinée.

Je ne l'eusse pas creu, si le ciel, qui depart
Bien et mal aux humains, n'eust esté de sa part :
Certainement le ciel, marry de la ruine
D'un sceptre si gaillard, en a monstré le signe :
Depuis un an entier n'a cessé de pleurer :
On a veu la comette ardente demeurer
Droict sur nostre païs : et du ciel descendante
Tomber à Sainct Germain une collone ardente :
Nostre Prince au meillieu de ses plaisirs est mort :
Et son filz, jeune d'ans, a soustenu l'efort
De ses propres sujects, et la chambre honorée
De son palais Royal ne luy fut asseurée.

Doncques, ny les haults faicts des Princes ses ayeux,
Ny tant de temples saincts eslevez jusqu'aux cieulx
Par ses peres bastis, ny sa terre puissante,
Aux guerres furieuse, aux lettres fleurissante,
Ny sa propre vertu, bonté et piété,
Ny ses ans bien apris en toute honnesteté,
Ny la devotion, la foy, ny la priere
De sa femme pudicque, et de sa chaste mere,
N'ont envers le destin tant de graces trouvé,
Que malheur si nouveau ne luy soit arrivé,
Et que l'air infecté du terroy Saxonicque
N'ait empuenty l'air de sa terre Gallicque.

Que si des Guysians le couraige haultain
N'eust au besoing esté nostre rempart certain,
Voire et si tant soit peu leur ame genereuse
Se fust alors monstrée ou tardive, ou poureuse,
C'estoit faict que du sceptre, et la contagion
De Luther eust gasté nostre religion :
Mais François d'une part, tout seul avecq' les armes
Opposa sa poictrine à si chaudes alarmes,
Et Charles d'autre part, avecq' devotions
Et sermons, s'opposa à leurs seditions,
Et par sa prevoyance et doctrine severe
Par le peuple engarda de plus courir l'ulcere.

Ils ont maugré l'envye, et maugré le destin,
Et l'infidelle foy du vulgaire mutin,
A l'envy combatu la troupe sacrilege,
Et la religion ont remise en son siege.

O seigneur tout puissant ! pour loyer des bienfaicts
Que ces Princes Lorreins au besoing nous ont faicts,
Et si mes humbles voeus trouvent devant ta face
Quelque peu de credit, je te supply de grace,
Que ces deux Guysians, qui pour l'amour de toy
Ont ramassé l'honneur de nostre antique foy,
Fleurissent à jamais en faveur vers le Prince,
Et que jamais le bec des peuples ne les pince.

Donne que les enfans des enfans yssus d'eux
Soyent aussi bons Chrestiens, et aussi vaillans qu'eux,
Plus grands que nulle envye : et qu'en paix eternelle
Ils puissent habiter leur maison paternelle.
Ou si quelque desastre, ou le cruel malheur
Les menace tous deux, jaloux de leur valeur,
Tourne sur les mutins la menace et l'injure,
Ou sur l'ignare chef du vulgaire parjure,
Ny digne du soleil, ny digne de tirer
L'air, qui nous faict la vie es poulmons respirer.


Pierre de Ronsard, Elégie sur les troubles d'Amboise (1560) - dans Discours, derniers vers

lundi 26 octobre 2009

Considérations générales sur le divorce, par Louis de Bonald


Louis de Bonald et la famille


"La répudiation, tolérée chez les Juifs, était une loi dure, tout à l'avantage du mari contre la femme et qui faisait de l'un un despote, de l'autre une esclave. Elle ne peut donc pas convenir à des peuples chrétiens, dont la charité est la première loi, et chez qui le mariage, ramené à l'institution du commencement, fait de la femme, non un être égal à l'homme, mais un aide (ou ministre) semblable à lui.

Le divorce est une loi dure et fausse à la fois, puisqu'elle permet non seulement au mari la faculté de répudier sa femme mais qu'elle l'accorde à la femme contre son époux.

Le divorce est aujourd'hui plus que jamais une loi faible ou oppressive pour les deux sexes, parce qu'elle les livre à la dépravation de leurs penchants, précisément à l'époque où les passions, exaltées par le progrès des arts, ont le plus besoin d'être contenues par la sévérité des lois.

Le divorce n'est toléré, chez des peuples commerçants, que parce qu'ils se représentent la société domestique, et même la société politique, comme une association de commerce, un contrat social. Ce n'est qu'un jeu de mots, dont la plus légère attention suffit pour dissiper l'illusion.

La société domestique n'est point une association de commerce, où les associés entrent avec des mises égales, et d'où ils puissent se retirer avec des résultats égaux. C'est une société où l'homme met la protection de la force, la femme les besoins de la faiblesse ; l'un le pouvoir, l'autre le devoir ; société où l'homme se place avec la autorité, femme avec dignité ; d'où l'homme sort avec toute son autorité, mais d'où la femme ne peut sortir avec toute sa dignité car de tout ce qu'elle a porté dans la société elle ne peut, en cas de dissolution reprendre que son argent. Et n'est-il pas souverainement injuste que la femme, entrée dans la famille avec la jeunesse et la fécondité, puisse en sortir avec la stérilité et la vieillesse, et que, n'appartenant qu'à l'état domestique, elle soit mise hors de la famille à qui elle a donné l'existence à l'âge auquel la nature lui refuse la faculté d'en former une autre ?

Le mariage n'est donc pas un contrat ordinaire, puisqu'en le résiliant, les deux parties ne peuvent se remettre au même état où elles étaient avant de le former. Je dis plus : et si le contrat est volontaire lors de sa formation, il peut ne plus l'être, et ne l'est presque jamais lors de sa résiliation, puisque celle des deux parties qui a manifesté le désir de la dissoudre, ôte à l'autre toute liberté de s'y refuser, et n'a que trop de moyens de forcer son consentement.

Et admirez ici l'inconséquence où tombe le projet de code civil. Il ne s'agit pas, dit-il, de savoir si la faculté du divorce est bonne en soi, mais « s'il est convenable que les lois fassent intervenir le pouvoir coactif dans une chose qui est naturellement si libre, et où le cœur doit avoir tant de part. » Et ailleurs, « la société conjugale ne ressemble à aucune autre ; le consentement mutuel ne peut dissoudre le mariage (note : le code civil permet la dissolution du mariage par le consentement mutuel des époux), quoiqu'il puisse dissoudre toute autre société. » Ainsi la loi elle-même reconnaît si peu la liberté à cette chose naturellement si libre, et si peu de pouvoir aux parties de dissoudre, même de leur consentement, une union formée de leur consentement, que la preuve de leur accord mutuel à dissoudre leur union est une cause qui en empêche la dissolution, et que leur collusion sur ce point est un délit que la loi punit par une amende ; en sorte que, pour former l'association, il a été nécessaire de prouver le consentement mutuel des deux parties, et pour la rompre, il faut prouver que les deux parties n'y consentent pas ; comme si leur concert à vouloir se séparer n'était pas la plus forte preuve que la loi puisse désirer de l'absence de toute affection, et de la nécessité d'une séparation.

Le divorce, qui peut être favorable dans quelques cas à la perpétuité d'une famille, est contraire à la conservation de l'espèce humaine ; parce que des époux qui voudront divorcer n'auront point d'enfants, pour acquérir un motif de divorce, et que l'abandon où il laisse trop souvent les enfants, nuit à leur conservation, même quand un second mariage n'exposerait pas leur vie ; et comme une société se forme de ce qui subsiste, et non de ce qui naît, si la polygamie fait naître plus d'enfants, la monogamie en conserve davantage.

Mais si la nature ne veut pas que le lien du mariage soit jamais dissous, la société ne demande-t-elle pas qu'il puisse quelquefois se dissoudre ?

Une société qui est à son premier âge n'a d'autre passion que la guerre. C'est un enfant qui croît, et dont le goût dominant est l'exercice nécessaire à son développement physique. Alors la dissolubilité du lien conjugal est sans danger, parce que sa dissolution est sans exemple ; et quelquefois même, comme chez les Juifs, la dissolubilité est tolérée pour favoriser la multiplication d'un peuple naissant.

Mais l'âge de la puberté arrive pour la société comme pour l'homme, et les passions prennent un autre caractère. Dans le premier âge, l'homme faisait la guerre à l'homme ; dans le second, il fait la guerre à la femme ; et la volupté opprime un sexe, comme la guerre détruisait l'autre. Les progrès de la civilisation éveillent le goût du plaisir, et les arts se disputent le soin de l'embellir : tout devient art, et même la nature ; et les nécessités mêmes de l'humanité ne sont plus que des jouissances factices, que l'homme poursuit avec ardeur et souvent aux dépens de ses semblables. A cet âge de la société, permettre la dissolubilité du lien conjugal, c'est en commander la dissolution. Alors la loi ne peut autoriser le divorce sans introduire une polygamie illimitée pour les deux sexes. A une nation qui a des plaisirs publics, et jusqu'à des femmes publiques, il faut un frein public aussi et des lois publiques, toutes générales, toutes impératives, qui maintiennent l'ordre général entre tous, et non des lois privées, en quelque sorte, qui ne statuent que sur un ordre particulier de circonstances ; des lois de dispense, facultatives pour les passions et les faiblesses de quelques-uns.

Ainsi, du côté que l'homme penche, la loi le redresse ; et elle doit interdire aujourd'hui la dissolution à des hommes dissolus, comme elle interdit, il y a quelques siècles, la vengeance privée à des hommes féroces et vindicatifs : et c'est uniquement dans cette amélioration des lois, et non dans les progrès des arts, que consiste cette perfectibilité de l'espèce humaine, sur laquelle on ne discute que faute de s'entendre.

D'ailleurs, s'il y avait des motifs de divorce, ce seraient ceux qui viennent de la nature même, comme les infirmités corporelles qui sont hors du domaine des volontés humaines, et que l'homme n'a aucun moyen de faire cesser ; et c'est pour cette raison que la loi des Juifs en faisait des motifs de répudiation. Mais permettre aux époux de se quitter lorsque, livrés, par l'espoir même du divorce, à l'inconstance de leurs goûts et à la violence de leurs penchants, ils ont formé ailleurs des amours adultères ; dissoudre leur union, parce qu'ils ne veulent pas commander à leur humeur, ou parce que la loi ne veut pas veiller sur leur conduite ; leur permettre de rompre le lien, lorsqu'ils l'ont relâché par une absence volontaire : c'est affaiblir la volonté, c'est dépraver les actions, c'est dérégler l'homme (et il ne faut pas plus de lois pour dérégler que de plan pour détruire) ; c'est placer la famille et l'État dans une situation fausse et contre nature, puisqu'il faut que la famille oppose la force de ses mœurs à la faiblesse de la loi, au lieu de trouver dans la force de la loi un appui contre la faiblesse de ses mœurs. Mais là où la loi est faible, la règle des mœurs est faussée, et il n'y a plus de remède à leur corruption inévitable ; et là où la loi est forte, l'autorité publique a une règle fixe, immuable, sur laquelle elle peut toujours maintenir les mœurs ou les redresser.

Si la dissolution du lien conjugal est permise, même pour cause d'adultère, toutes les femmes qui voudront divorcer se rendront coupables d'adultère. Les femmes seront une marchandise en circulation, et l'accusation d'adultère sera la monnaie courante et le moyen convenu de tous les échanges : car c'est à ce point de corruption que l'homme est parvenu en Angleterre. Et dans les débats qui ont eu lieu il n'y a pas longtemps, au parlement, sur la nécessité de restreindre la faculté de divorcer, l'évêque de Rochester, répondant à lord Mulgrave, avança que sur dix demandes en divorce pour cause d'adultère, car on ne divorce pas en Angleterre pour d'autres motifs, il y en avait neuf où le séducteur était convenu d'avance, avec le mari, de lui donner des preuves de l'infidélité de sa femme (note : le même orateur avança que les hommes qui s'étaient montrés, en Angleterre, les plus indulgents pour le divorce, s'y étaient montrés les partisans les plus outrés de la démagogie française. Le code civil interdit à la femme divorcée pour cause d'adultère de se remarier avec son complice. Cette restriction compromet la vie du mari : rien de plus dangereux que de composer ainsi avec les passions, de les laisser aller jusqu'à un certain point pour les arrêter ensuite).

C'est ici le lieu d'observer que, dans une cause d'adultère entre des personnes du plus haut rang, plaidée récemment en Angleterre (note : M. Sturt, membre du parlement d'Angleterre, contre le marquis de Blanford, fils aîné du duc de Marlborough, pour adultère commis avec Anne Sturt, fille du comte de Schafftesbury. Dans le même temps, autre procès intenté par l'honorable M.Windham, ministre de S. M. B. à Florence, contre le comte Wycombe, fils aîné du marquis de Lansdown), lord Kenyon, l'oracle de la loi qui présidait au jugement, dans le résumé de l'affaire qu'il présenta aux juges, atténua les torts de la femme et même ceux de son séducteur, par la considération de torts du même genre de la part du mari ; et, par forme de compensation, réduisit la demande en dommages que celui-ci avait formée contre le séducteur à 100 livres sterling.

Rien ne prouve mieux qu'un pareil jugement à quel point les idées sociales de justice, et même d'honneur, sont perverties chez cette nation mercantile. En effet, il suppose entre le mari et la femme l'égalité naturelle de torts, et par conséquent de devoirs. Mais l'infidélité de la femme dissout le lien domestique, puisqu'elle met dans le famille des enfants étrangers ; au lieu que les désordres du mari, quelques graves qu'ils puissent être, sont sans conséquence pour la famille, et ne peuvent affliger que le cœur de l'épouse (note : « Nous voyons », dit l'abbé de Rastignac dans un canon de la seconde lettre de saint Basile à Amphiloque, « que dans les peines canoniques la coutume était moins sévère envers les hommes qu'envers les femmes, dans le cas même où les hommes et les femmes étaient coupables du même péché »).

Le jugement dont je parle prouve l'extrême avilissement des mœurs en Angleterre, où un mari, même dans les rangs les plus élevés et les conditions les plus opulentes, ne rougit pas de recevoir le prix de son déshonneur, et peut à l'avance spéculer sur l'infidélité de sa femme et composer avec la fortune de son séducteur (note : il en est à peu près de même chez plusieurs peuples sauvages, où le mari fait payer un cochon rôti à l'amant surpris avec sa femme, et le mange avec eux. Le principe est le même, la monnaie du payement n'y fait rien. On retrouve chez les Anglais, sous les dehors brillants de la politesse et des progrès dans les arts, beaucoup de caractères des peuples sauvages. Le vol, la passion pour les liqueurs fortes, le goût de la viande demi-crue et sans pain, l'imperfection des lois, etc., etc. « Un fils, à peine dans l'adolescence, » dit l'Essai sur la puissance paternelle, « a été appelé en témoignage contre son père ; sa déposition a complété la preuve d'un crime capital, et l'arrêt de mort de son père est presque sorti de sa bouche. Ce jugement a été prononcé aux dernières assises de Carrik-Fergus : l'accusé se nommait William Mowens »). C'est par le même principe qu'en cas d'intention de duel, la loi, en Angleterre, fait donner aux deux parties caution pécuniaire qu'elles n'en viendront pas au combat ; et l'on en a un exemple récent. On avait, en France, des idées plus justes, et surtout des mœurs plus relevées : le particulier prévenu d'intention de duel donnait caution d'honneur de sa déférence à la loi ; et un époux outragé, même dans les dernières classes du peuple, eût été noté d'infamie s'il avait poursuivi devant les tribunaux une réparation pécuniaire.

Le commerce est, dans la société, ce qu'est dans l'homme la nécessité naturelle de manger et de boire. L'homme ne peut faire, du manger et du boire, sa principale affaire, sans tomber dans le plus profond avilissement et dans un oubli total de ses devoirs. Un peuple qui met le commerce au rang des institutions sociales, qui y voit un devoir et non un besoin, qui lui donne par tous les moyens possibles une extension illimitée, au lieu de le renfermer dans les bornes de l'indispensable nécessaire, peut éblouir par l'éclat de ses entreprises et la grandeur de ses succès ; mais son embonpoint physique cache des âmes avilies et des mœurs abjectes : c'est un peuple tout matériel, et il sera tôt ou tard asservi par un peuple moral. En France, la fureur du commerce était contenue par des institutions qui en interdisaient la pratique à certaines classes de la société (note : de là vient que certaines personnes en France ne pouvaient, sans déshonneur, signer des engagements qui pussent les soumettre à la contrainte par corps, parce que leur personne, déjà engagée au service de la société, ne pouvait être aliénée au particulier), et maintenaient l'esprit de détachement des richesses et la disposition à tout quitter pour remplir ses devoirs. Là était la force de la France ; et si la révolution en avait anéanti le principe, les Français seraient assez punis et leurs ennemis assez vengés.

De même qu'en Angleterre, l'adultère est le seul moyen de divorce : l'incompatibilité d'humeur, décrétée comme cause de divorce par la loi existante, et redemandée par le tribunal de cassation, serait, en France, le moyen banal de ceux qui n'en auraient pas d'autre ; et déjà l'on voit cette incompatibilité alléguée par tous les époux qui veulent se séparer, et alléguée par ceux mêmes à qui le public n'a à reprocher que l'excessive compatibilité de leurs goûts et une infâme complaisance pour leurs mutuels désordres.

Il faut observer que les rédacteurs du projet de code civil qui s'élèvent avec raison contre le motif d'incompatibilité d'humeur, suffisant aujourd'hui pour opérer la dissolution du lien conjugal, la permettent lorsque la conduite habituelle de l'un des époux envers l'autre rend à celui-ci la vie insupportable ; motif qui ressemble fort à celui de l'incompatibilité, et que des époux peuvent toujours alléguer, parce que personne ne peut les contredire.

Et remarquez ici l'inconvenance, pour ne rien dire de plus, de la loi, qui permet de former de nouveaux nœuds à la femme convaincue d'avoir violé par l'adultère ses premiers engagements, et qui récompense ainsi l'oubli des devoirs et l'infraction des lois : car, dans un Etat bien réglé, le mariage, permis à tous les hommes, devrait être interdit aux époux divorcés, par la même raison que la carrière de l'administration publique, accessible à tous les citoyens, est fermée sans retour à ceux qui ont été négligents ou prévaricateurs dans l'exercice de leurs fonctions.

Ainsi, dans les premiers temps, l'interdiction du mariage était au nombre des peines canoniques que l'Église infligeait à l'assassin et à l'incestueux ; et, cette peine pourrait encore être employée avec succès par une administration vigilante. Quand même on considérerait le célibat comme une peine, l'époux qui aurait éloigné de lui une femme coupable, empêché d'en épouser une autre, ne serait pas toujours injustement puni, parce que les torts de la femme sont trop souvent ceux du mari, et accusent presque toujours son choix d'intérêt ou de légèreté, son humeur de tyrannie, sa conduite de faiblesse ou de mauvais exemple.

Le projet de code civil retire, il est vrai, d'une main ce qu'il donne de l'autre : en même temps qu'il permet la faculté du divorce, il en gêne l'exercice. Mais c'est ici surtout que la loi paraît défectueuse, et le remède insuffisant et dérisoire.

Le législateur déclare le mariage dissoluble : là finit, son action. C'est aux personnes domestiques à se faire l'une à l'autre l'application de la loi. Seules elles peuvent être juges des délits domestiques, parce que seules elles peuvent en avoir la connaissance, et que la conviction intime qui naît pour chacune d'elles, même de ses soupçons et de ses craintes, équivaut, pour un délit domestique, à la conviction que le magistrat chargé de poursuivre les délits publics doit chercher dans des témoignages extérieurs.

En effet, des cinq causes que le projet de code civil assigne au divorce, deux seulement, la diffamation publique et l'abandonnement d'une partie par l'autre, peuvent être l'objet d'une preuve publique, parce que ces délits sortent l'un et l'autre de l'enceinte domestique ; et cela est si vrai, que la diffamation devant des domestiques seulement, ou l'abandon qui aurait lieu entre deux époux qui resteraient dans la même enceinte, séparés et sans communication entre eux, ce qui est possible et même fréquent, ne seraient pas admis comme motifs d'une demande en divorce, les deux parties habitassent-elles aux deux extrémités d'un parc de plusieurs lieues d'étendue, si elles étaient dans la même clôture, parce que, dans ce cas, la diffamation ni l'abandon, quoique réels, ne seraient pas publics. Mais pour les trois autres causes, les plus communes et les plus graves de toutes : 1° la conduite habituelle qui rend la vie commune insupportable ; 2° l'attentat à la vie d'un époux par l'autre ; 3° l'adultère : « où est, » demande avec raison, dans son avis, le tribunal de cassation, qui, conséquent à ses principes, veut que si la loi permet le divorce, la volonté d'une partie suffise pour l'obtenir ; « où est le fait qu'un mari, qu'une femme, puissent poser ? où est celui qu'ils puissent prouver ? où est celui qu'on puisse juger ? » Une femme aura prouvé victorieusement son innocence devant les tribunaux, qu'elle sera sans retour condamnée par son époux, et souvent par le public. Les juges n'auront pas acquis la preuve de l'humeur fâcheuse d'un époux, tandis que sa femme aura la conviction qu'elle est insupportable ; ils ne verront quelquefois que douceur et soumission, là où il y aura dessein et tentative d'homicide ; le sacré caractère de la vertu brillera pour eux sur le front d'un profane adultère. Et certes il n'y a pas de tyrannie moins raisonnable à la fois et plus risible, que celle d'un magistrat qui, s'interposant entre le mari et la femme, mécontents l'un de l'autre, vient interroger leurs dispositions mutuelles, pour juger froidement du degré de leur éloignement réciproque, conseille à la haine d'aimer et à la fureur de s'adoucir, prescrit des délais à l'impatience et des lenteurs à la passion, nie à la jalousie ses soupçons (note : Molière a mis deux fois ce sujet en scène dans Georges Dandin et dans le Tartufe, où Mme Pernelle s'obstine à nier ce qu'Orgon assure si plaisamment avoir vu) et au cœur même sa blessure, et semble dire à des époux qui s'accusent réciproquement d'assassinat et d'adultère : « Attendez, vous n'êtes pas encore assez divisés pour que je vous sépare. »

On a voulu gêner la faculté du divorce par les formes longues et dispendieuses qui en accompagnent la demande et en retardent la décision. Mais a-t-on bien refléchi aux inconvénients d'une loi facultative, qui, à cause des difficultés de son exécution, ne sera facultative que pour les passions, et les faiblesses des gens riches, c'est-à-dire, de ceux qui ont en général les passions moins violentes et les humeurs plus compatibles, parce que l'éducation et les bienséances leur ont appris à les contraindre ? La faculté du divorce sera-t-elle comme ces spectacles, où le riche entre à grands frais, et se place commodément, et où le pauvre, qui veut voir aussi, assiège les fenêtres et les toits ; et n'est-il pas évident que là où les uns divorceront à force d'argent, les autres divorceront à force de crimes ?

J'ai fréquemment comparé, dans le cours de cet ouvrage, le divorce tel qu'il est pratiqué chez les Chrétiens à la polygamie pratiquée en Orient, parce qu'effectivement le divorce est une véritable polygamie. Les auteurs protestants eux-mêmes ne le considèrent pas autrement ; et Théodore de Bèze commence ainsi son traité De la polygamie et du divorce, imprimé à Deventer :

« J'appelle polygamie la pluralité des mariages ; il y en a de deux espèces : ou un homme épouse à la fois plusieurs femmes, ou le mariage précédent dissous, il épouse une autre femme. »

Dans les premiers temps de la Réforme, les tribunaux considérèrent le divorce comme une tolérance tacite de la polygamie. On trouve dans un recueil d'arrêts le fait suivant, cité en abrégé dans le Journal de jurisprudence de le Brun : « T. Gautier et Jacquette Pourceau, mari et femme, après une séparation de fait, se marièrent chacun de leur côté. Le gouverneur de la Rochelle les condamna à être exposés pendant deux heures devant le palais, attaché chacun à un collier, l'homme avec deux quenouilles, la femme avec deux chapeaux. Il leur fut enjoint de retourner ensemble, et défendu d'habiter, ni de se remarier avec d'autres sous peine de la vie. Cette sentence fut confirmée par arrêt donné à la chambre de l'édit, le 23 novembre 1606. » Et ce jugement, ajoute l'arrêtiste, fut ainsi modéré, attendu que les accusés étaient de la religion prétendue réformée. Le journal de le Brun rapporte ainsi ce fait, ou un autre semblable : « Au rapport d'un ancien arrêtiste, » dit-il, « N. et sa femme, convaincus de bigamie, au parlement de Paris, furent condamnés seulement à l'exposition, attendu qu'ils étaient calvinistes, et que leur loi permet le divorce ; » ce qui veut dire que la bigamie ou la polygamie, que nos lois punissaient d'une peine capitale, parurent aux tribunaux plus dignes d'excuse chez des hommes à qui leur religion permettait la dissolution du lien conjugal. Ainsi la police ne tolérerait pas que des Orientaux, établis en France, y pratiquassent publiquement la polygamie ; mais les lois ne les puniraient pas pour en avoir fait usage, et n'y verraient qu'une conséquence de leurs mœurs et de leurs lois.

Mais si la polygamie des Orientaux est aussi funeste à la famille que le divorce, le divorce est en général plus dangereux pour l'État. En effet, la polygamie laisse les enfants auprès de ceux qui leur ont donné le jour, le divorce les sépare forcément de l'un ou de l'autre. La polygamie, renfermée dans le secret de la famille, se pratique sans trouble et sans scandale ; le divorce fait retentir les tribunaux de ses plaintes, et amuse l'oisiveté des cercles de ses révélations indiscrètes. Les Turcs achètent la fille de leur voisin ; nous, avec le divorce, nous enlevons la femme de notre ami. En Orient les femmes sont réservées : «Rien n'égale, » dit Montesquieu, « la modestie des femmes turques et persanes. » Partout où la faculté du divorce permet à une femme de voir dans tout homme un mari possible, les femmes sont sans pudeur, ou du moins sans délicatesse, parce que la pluralité des hommes qui est la suite du divorce, est plus contraire à la nature et aux mœurs publiques, que la pluralité des femmes que permet aux hommes la polygamie d'Orient. « Si on laisse, » dit Mme Necker, « aux femmes mariées la liberté de faire un nouveau choix, bientôt leurs regards erreront sur tous les hommes, et bientôt le seul privilège du parjure les distinguera des actrices, qui ont le droit des préférences et le goût des changements. »

Que sont auprès de ces raisons naturelles en faveur de l'indissolubilité du lien conjugal, tous les motifs humains qu'on peut alléguer pour justifier la faculté de le dissoudre ? Qu'importe, après tout, que quelques individus souffrent dans le cours de cette vie passagère, pourvu que la raison, la nature, la société, ne soient pas en souffrance ? Et si l'homme porte quelquefois avec regret une chaîne qu'il ne peut rompre, ne souffre-t-il pas à tous les moments de sa vie, de ses passions qu'il ne peut dompter, de son inconstance qu'il ne peut fixer, et la vie entière de l'homme de bien est-elle autre chose qu'un combat continuel contre ses penchants ? C'est à l'homme à assortir dans le mariage les humeurs et les caractères, et à prévenir les désordres dans la famille, par l'égalité de son humeur et la sagesse de sa conduite. Mais, lorsqu'il s'est décidé dans un choix contre toutes les lois de la raison, et uniquement par des motifs de caprice ou d'intérêt, lorsqu'il a fondé le bonheur de sa vie sur ce qui ne fait que le plaisir de quelques instants, lorsqu'il a empoisonné lui-même les douceurs d'une union raisonnable, par une conduite faible ou injuste ; malheureux par sa faute, a-t-il le droit de demander à la société compte de ses erreurs ou de ses torts ? Faut-il dissoudre la famille, pour ménager de nouveaux plaisirs à ses passions, ou de nouvelles chances à son inconstance, et corrompre tout un peuple, parce que quelques-uns sont corrompus ?

Combien plus sage est la religion chrétienne ! Elle interdit aux hommes l'amour des richesses et des plaisirs, cause féconde de mariages mal assortis ; elle ordonne aux enfants de suivre les conseils de leurs parents, dans cette action la plus importante de leur vie. Une fois l'union formée, elle commande le support au plus fort, la douceur au plus faible, la vertu à tous. Elle s'interpose sans cesse pour prévenir les mécontentements, ou terminer les discussions. Mais si, malgré ses exhortations, les défauts et les vices changent le lien de toute la vie en un malheur de tous les jours, elle le relâche, mais sans le rompre. Elle sépare les corps, mais sans dissoudre la société ; et laissant aux humeurs aigries le temps de s'adoucir, elle ménage aux cœurs l'espoir et la facilité de se réunir : et cette religion, qui défend tout aux passions, et pardonne tout à la fragilité ; cette religion, qui ordonne à l'homme coupable d'espérer en la bonté de son Créateur, ne veut pas que la femme imprudente ou légère désespère de la tendresse de son époux. La philosophie élève le divorce entre des époux comme un mur impénétrable ; la religion place entre eux la séparation comme un voile officieux. La philosophie, qui rejette de la société humaine comme de la religion tous les moyens de grâce (note : les philosophes qui gouvernaient ou inspiraient la révolution en France, en donnant au peuple le droit de condamner, avaient ôté au roi celui de faire grâce) et de rémission, flétrit sans retour une femme plus faible que coupable, par le sceau ineffaçable du divorce qu'elle imprime sur son front ; et lui ôtant la dignité d'épouse qu'une seconde union ne saurait lui rendre, et avec laquelle, comme dit Tacite, on transige une fois et pour la vie, cum spe votoque uxoris semel transigitur, elle la livre sans défense à toute l'inconstance de ses penchants : mais la doctrine de celui qui a pardonné à la femme adultère, plus indulgente pour la faiblesse humaine, conserve à la partie infidèle le nom de son époux, au moment où, par la séparation, les hommes lui ôtent les droits d'une femme, et veille encore sur l'honneur de celle qui n'a pas eu soin de son bonheur.

C'est à la loi civile à faire le reste ; et les séparations, devenues si communes depuis quelque temps, seraient bien moins fréquentes, si la loi imposait aux époux séparés des conditions qui en fissent une peine pour tous, et non une complaisance pour aucun d'eux.

Et, par exemple, toute femme séparée de son époux, même pour violences et mauvais traitements, devrait, à l'avenir, se retirer dans le sein de la société religieuse, seule société à laquelle elle appartienne encore. Cet asile, ouvert au repentir, à la faiblesse, au malheur, lui offrirait, dans une union plus intime avec la Divinité, les seules consolations que doive chercher et que puisse goûter une femme vertueuse délaissée par un mari injuste ; on ferait disparaître de la société le scandale d'un être qui est hors de sa place naturelle, d'une épouse qui n'est plus sous la dépendance de son époux, et d'une mère qui n'exerce plus d'autorité sur ses enfants, et dont la conduite, trop souvent équivoque, comme l'existence, porte dans la famille des autres le trouble qu'elle a mis dans la sienne. Il serait également nécessaire et extrêmement utile pour les mœurs publiques, que tout homme séparé de sa femme fût obligé de renoncer, et prohibé d'aspirer à toute fonction publique, parce qu'il est indispensable pour la famille que le chef y exerce l'autorité par lui-même, lorsqu'il n'a plus de ministre pour l'exercer à sa place ; et surtout parce qu'il est important d'apprendre aux hommes que les fonctions publiques ne les dispensent pas des vertus domestiques. Cette loi, très naturelle, serait plus efficace contre l'abus des séparations que la faculté du divorce.

Peut-être aussi la loi devrait considérer des époux séparés comme des parents morts, et alors elle nommerait à leurs enfants un tuteur, s'ils avaient des propriétés, ou, s'ils n'en avaient pas, elle confierait leur éducation à l'administration qui, les recueillant dans les établissements publics, les arracherait au malheur de se voir partagés entre les parents désunis, pour être élevés dans la haine d'un père ou le mépris d'une mère, héritiers de leurs ressentiments mutuels,
et condamnés à les perpétuer dans des haines fraternelles.

Il faut répondre à quelques objections. On oppose l'exemple de la Pologne, où la religion catholique permet le divorce, et celui des pays protestants qui le pratiquent, dit-on, sans inconvénient ; on va même jusqu'à prétendre que les mœurs y sont meilleures que dans les pays où le divorce est défendu.

1° On nie, à perte de cause, que la dissolution du lien conjugal, formé avec toutes les conditions requises pour sa validité, soit permise en Pologne ; et pour ne pas interrompre la suite de ces réflexions par des citations trop longues, on renvoie à la fin de l'ouvrage les pièces justificatives qui établissent formellement la fausseté d'une opinion que les hommes instruits ne peuvent plus se permettre de soutenir.

Il en résulte que le mariage est indissoluble en Pologne comme dans les autres États catholiques ; mais que les motifs de nullité y sont plus fréquents ou plus légèrement prononcé ; et c'est, à mon avis, une dernière preuve, mais concluante et décisive, du principe si souvent répété dans cet ouvrage, de l'homogénéité des deux sociétés, domestique et publique, religieuse et physique, et de l'analogie de leurs constitutions respectives dans toute nation. En effet, comme la Pologne est le seul Etat monarchique de l'Europe qui n'ait pas pu parvenir à sa constitution naturelle, la famille même catholique y est moins fortement constituée que dans les autres Etats de la même religion, et le christianisme lui-même y est en souffrance par un mélange de Grecs, de Juifs, de sociniens, d'anabaptistes, ou même de sectes occultes qu'on soupçonne avoir pris naissance dans ce malheureux pays, et y avoir encore leur foyer. Nation infortunée, qui, retombée depuis quelques siècles dans l'état d'enfance, a péri en voulant revenir à la virilité !

2° Les mœurs dit-on, sont meilleures dans les pays protestants que dans les États catholiques. Cette assertion, mille fois répétée par les nombreux ennemis du christianisme, demande quelque développement ; et c'est ici qu'if faut distinguer la faiblesse de l'homme de la faiblesse des lois.

La licence dans les mœurs de l'homme naquit, il est vrai, en Italie, des progrès des arts, suite nécessaire des progrès du commerce, favorisé par des princes qu'il avait enrichis et élevés ; mais la licence dans les règles mêmes des mœurs, ou dans les lois, commença au Nord, avec les opinions de Luther, appuyées par des princes avides de nouveautés et de richesses. Les désordres en Italie étaient personnels et cherchaient l'ombre du mystère ; en Allemagne, ils furent publics ou autorisés ; et tandis que l'Italien ourdissait une intrigue pour séduire la femme de son voisin, l'Allemand la lui enlevait en vertu d'une sentence du juge, et l'épousait par-devant notaire ; et c'est ce que les Allemands appelèrent la bienheureuse réforme, comme nous disions, en 90, notre superbe constitution. Bientôt, s'il faut en croire les plus zélés disciples de Luther, la dissolution des mœurs, suite infaillible de pareilles lois, fut au comble en Allemagne, et comparable à la licence du mahométisme ; et nous avons déjà vu que Luther lui-même permit la polygamie au landgrave de Hesse, mais en grand secret, et même sous le sceau de la confession, sub sigillo confessionis (note : la consultation extrêmement curieuse du landgrave de Hesse, et la décision non moins curieuse de Luther et de sept autres fameux docteurs de son parti, fut publiée en 1679, en forme authentique, par le prince palatin, avec l'instrument du second mariage. On les trouve dans l'Histoire des variations).

Le christianisme fut donc attaqué aux deux extrémités de la chrétienté à la fois, dans les mœurs de l'homme et les lois de la société, lorsque la chrétienté elle-même était attaquée dans son territoire par les armes alors si redoutables de l'empire ottoman. Ces deux causes de désordre, la licence dans les arts et la faiblesse dans les lois, ont, depuis ce temps, marché parallèlement dans la société, jusqu'au moment où la philosophie moderne, qui se compose à fois des opinions les plus faibles sur les lois, et du goût le plus décidé pour les arts, a combiné en France, comme dans un foyer placé au centre de l'Europe, ces deux principes de désordre domestique et public : épouvantable combinaison, dont l'explosion violente a réagi à la fois contre le Nord et contre le Midi ; semblable à ces détonations terribles, subitement produites par le mélange de deux liqueurs.

Les arts du Midi avaient pénétré au Nord, quoique avec lenteur, à la suite des richesses que le commerce produit ; mais des causes politiques et religieuses avaient empêché dans le Midi la propagation publique des principes de la Réforme. Il y avait donc dans l'Europe protestante un principe de licence de plus que dans l'Europe catholique ; et comment la raison pourrait-elle admettre que des causes en plus grand nombre produisissent moins d'effet, surtout si l'on considère que la religion catholique, avec son culte sensible et ses pratiques gênantes, impose à nos passions un frein plus présent et plus sévère, en même temps qu'elle nous offre dans les règles austères de quelques institutions, toujours plus fortes que les hommes, des modèles de détachement de tous les plaisirs ?

Je ne crains donc pas d'affirmer qu'il y avait depuis longtemps plus de désordres du genre de ceux dont il est question ici, chez les peuples protestants que dans les États catholiques : je dis les peuples ; car là où, comme en France, il n'y a que des individus mêlés à une population nombreuse de Catholiques, on ne distingue pas de différence dans les habitudes. Je citerai, à l'appui de mon assertion, le major Weiss, sénateur de Berne, connu par son attachement à la révolution française, dont il a voulu, trop tard, empêcher les progrès dans sa patrie, et qui montre dans ses écrits une extrême prévention, pour les nations protestantes : « Les deux nations les plus mâles (note : c'est un compliment que M. le major Weiss adresse à deux nations, dont l'une enrichissait la Suisse de ses guinées, et dont l'autre accordait sa protection au canton de Berne. Les nations les plus mâles sont les nations les plus fortes et les meilleures, et ce n'est, en Europe, ni l'anglaise ni la prussienne) de l'Europe, » dit-il dans ses Principes philosophiques, « l'anglaise et la prussienne, sont celles où les faiblesses de l'amour sont traitées avec le plus d'indulgence. » Chez les Anglais, le théâtre est d'une indécence révoltante, et M. Hugh Blair, célèbre professeur de belles lettres d'Edimbourg, remarque que les Français, particulièrement, en sont choqués. Berlin est la ville de l'Europe la plus corrompue. Depuis longtemps, à Genève, la licence des principes l'avait emporté sur le rigorisme des formes, et il y avait plus de désordres que dans toute ville de France du même rang. Les mœurs, en France, étaient bonnes dans les campagnes, et décentes au moins dans les grandes villes. Il y a des départements où, même aujourd'hui, le divorce est inouï, et où le peuple n'en verrait le premier exemple qu'avec horreur. Enfin, là où l'identité de climat, de productions, d'aliments, les mêmes institutions politiques, les mêmes habitudes domestiques, une ignorance égale des arts agréables, permettent d'établir entre les peuples des deux communions un parallèle parfaitement exact, je veux dire en Suisse, l'avantage reste tout entier aux Catholiques, et les mœurs étaient aussi pures à Fribourg qu'elles étaient dissolues à Berne. Je m'appuie encore ici de l'autorité de l'écrivain bernois. « Je ne connais pas, » dit-il, « de pays en Europe où le gros du peuple soit moins continent que dans le canton de Berne ; » et il en cite des exemples fort étranges, qui rappellent les usages des Lapons envers leurs hôtes, ou ceux des insulaires de la mer du Sud.

D'ailleurs, il faut observer que, même à égalité de désordres, la faiblesse des moeurs est plus apparente, là où elle contraste davantage avec la sévérité des lois. L'ivresse, qui n'est pas même remarquée en Angleterre, est un phénomène en Espagne ; et dans tous les pays où le divorce est permis, c'est un bon ménage que celui où les époux ne forment pas ailleurs de nouveaux liens.

« C'est en vain, » dit Mme Necker, « qu'on voudrait faire valoir, en faveur du divorce, la bonne intelligence des époux dans les pays protestants, et la pureté des mœurs domestiques dans les premiers siècles de Rome. Cet argument me paraît nul ; car il prouve seulement que la permission du divorce n'a aucune influence dangereuse dans les lieux où l'on n'en profite jamais. » En un mot, attribuer les bonnes mœurs d'un peuple à la faculté du divorce, dont il n'use pas, c'est faire honneur de la bonne santé des habitants d'une contrée, à un médecin du voisinage qui n'y serait jamais appelé.

Au fond, la bonté ou la corruption des mœurs conjugales est moins dans les actions qui en résultent, que dans le sentiment dont elles émanent. Un peuple, livré à l'amour du gain, comme le sont en général les peuples presbytériens, est moins accessible à tout autre sentiment. Là, si l'homme est bon, il l'est sans vertu, parce qu'il l'est sans effort ; et il n'y a pas de grands désordres dans les affections humaines, parce qu'il y a peu d'affection entre les hommes. Magis extra vitia quam cum virtutibus.

Mais comment, après tout, ose-t-on alléguer, en faveur du divorce, la pratique des nations protestantes, lorsqu'on les voit elles-mêmes, fatiguées de la licence qu'il a introduite, chercher dans les mœurs un remède contre la loi ; des protestants eux-mêmes (note : Mme Necker, et D. Hume, 18e Essai) écrire contre le divorce ; et le parlement d'Angleterre, persuadé qu'il n'est plus aujourd'hui qu'un moyen d'adultère, occupé à se préserver des effets désastreux d'une loi dont il fut le premier auteur ?

Et qu'on ne s'y trompe pas ; si l'on remarquait encore, il y a trente ou quarante ans, quelque rigidité de mœurs, ou plutôt quelque rigorisme, chez les peuples qui obéissent à la réformation, il faut l'attribuer uniquement à cette jalousie de secte, qui, en présence d'une religion plus sévère, retenait les peuples sur la pente rapide de la corruption où les place l'imperfection de leurs dogmes. La religion catholique gouvernait dans ce sens la religion presbytérienne, comme les monarchies d'Europe en gouvernaient les démocraties. Et l'on ne peut pas douter que les mœurs dans toute la chrétienté ne devinssent pires qu'elles ne l'ont été sous le paganisme, ou même en France, au temps où l'on plaçait le vice sur les autels et la vertu sur l'échafaud, s'il n'y avait d'autre digue à leur débordement que la sentence de la philosophie, ou les phylactères des théophilanthropes (note : ces phylactères étaient des sentences morales que les Pharisiens étalaient sur leur poitrine et sur leur front, et que nos théophilanthropes affichent sur les murs des lieux où ils s'assemblent).

Otez le catholicisme de l'univers, et le divorce y deviendra pire que la polygamie d'Orient, cet état imparfait de société domestique, et contre la nature de la société publique, qui produit l'esclavage, l'exposition des enfants, l'oppression de toutes les faiblesses de l'humanité, et qui n'est séparé de la promiscuité des brutes, que par la réclusion d'un sexe et la mutilation d'un autre.

Je ne crains pas de le dire ; si le divorce est décrété en même temps que l'exercice de la religion catholique est établi, le peuple croira, ou que l'on veut au fond détruire la religion, ou que la religion permet le divorce ; et l'une ou l'autre de ces opinions peut produire de grands désordres. On ne le répétera jamais assez : le divorce ne fut, en 1792, qu'une conséquence ; on pouvait tout décréter alors ; le temps et les hommes prémunissaient assez contre la séduction. Aujourd'hui le divorce sera regardé comme un principe, et la différence est incalculable.

Je finirai par une réflexion importante. Les mariages, qui sont faits pour unir les familles d'une même contrée, deviendraient par leur dissolution, chez un peuple sensible et délicat, juste appréciateur du bienfait et de l'offense, une source féconde de haines héréditaires, qui ramèneraient la société à l'âge des guerres privées et de la vindicte domestique ; et il n'y a pas de petite ville en province qu'un seul divorce ne pût mettre dans la plus grande confusion. Le Journal de Paris éleva, il y a quelques mois, cette question : Si l'opposition dans le corps législatif peut être aussi véhémente en France qu'elle l'est en Angleterre. Il allégua, pour établir la négative, des raisons qui toutes conviennent bien mieux à la question que nous examinons ici , et soutint, avec fondement, que chez un peuple comme le Français, qui se nourrit de pain et de vin, un outrage personnel ne reste pas impuni, et, à bien plus forte raison, un outrage domestique ; car la vindicte domestique, différente de la vengeance personnelle, n'était, chez les Francs, et n'est partout, que le supplément à la vindicte publique, et une marque certaine de l'insuffisance et de la faiblesse des lois politiques.

L'autorité publique ne doit jamais perdre de vue que la religion même, en même temps qu'elle ordonne à l'homme de pardonner, enjoint au pouvoir de punir ; « car, » dit-elle, « ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive : » Non enim sine causa gladium portat. De là vient qu'autrefois, là où les tribunaux ne pouvaient pas juger, ni par conséquent punir, l'autorité publique permettait la vindicte à l'homme dans !e combat judiciaire ; et qu'encore aujourd'hui la vengeance personnelle est plus commune dans les pays où, comme en Italie, la vindicte publique est exercée avec moins de force. Notre procédure par jury, en matière criminelle, est un reste de l'ancien jugement domestique qui précède le jugement public et l'administration régulière de la justice ; nouvelle preuve du rare discernement de nos philosophes, qui, en tout, ramènent la nation de l'Europe la plus avancée aux habitudes imparfaites de son premier âge.

Il faut donc revenir à une législation plus forte, et interdire aux passions tout espoir de se satisfaire légalement.

Il faut se pénétrer de cette vérité, que les lois faibles ne conviennent qu'aux peuples naissants, et qu'elles doivent être plus sévères à mesure que !a société est plus avancée et l'homme plus relâché. Ainsi l'homme fait a des devoirs à remplir bien plus étendus et bien autrement obligatoires que ceux auxquels l'enfant est soumis.

Il est temps que le pouvoir public reconnaisse qu'il a empiété sur le pouvoir domestique, et qu'il ne peut rétablir les bonnes mœurs qu'en lui rendant ses justes droits, puisque les bonnes mœurs ne sont que l'observation des lois domestiques. Les choix seront plus prudents, lorsque les suites seront plus sérieuses ; le pouvoir sera plus doux lorsqu'il ne sera plus disputé et que la femme n'aura ni la propriété de sa personne, ni la disposition de ses biens. La paix et la vertu s'asseyeront aux foyers domestiques, lorsque la loi de l'État maintiendra entre le père, la mère et les enfants, les rapports naturels qui constituent la famille, et qu'il n'y aura dans la société domestique, comme dans la société publique, ni confusion de personnes, ni déplacement de pouvoir."


Louis de Bonald, Du divorce considéré au XIXe siècle relativement à l'état domestique et à l'état public de la société (1801), dans Œuvres complètes de M. de Bonald, tome II

vendredi 16 octobre 2009

Le crime du seize octobre ou les fantômes de Marly, par M. Lafont d'Aussonne

Monument poétique et historique, élevé à la mémoire de Marie-Antoinette d'Autriche, Reine de France, et du jeune Roi son fils. Par M. Lafont d'Aussonne, auteur de l'Histoire de Mme de Maintenon, et de La cour de Louis XIV.

Eugène Bataille ; Adolf Ulrich Wertmuller, Marie-Antoinette d'Autriche,
reine de France, et ses enfants



Élégie dédiée aux princes de l'Europe

Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes.
Virgile


Une vive clarté, semblable à une aurore boréale, ayant paru, deux années de suite, sur les bois de Marly, après la mort de la Reine, les habitants de ces campagnes attristées se persuadèrent aisément que l'âme de leur Bienfaitrice venait leur demander des prières.

***

Est-il vrai, répondez, Nymphes de ces vallées,
Est-il vrai que la Veuve et la Mère d'un Roi,
Sous les pompeux débris de vos sombres allées,
Se montre et reparaît, sans y causer d'effroi ?

Est-il vrai que le jour où sa tête charmante
Roula, parmi les cris de lâches assassins,
Est le jour que choisit son Ombre gémissante
Pour visiter ces lieux, et pleurer ses destins ?

Les pasteurs, répandus sur vos monts solitaires,
Ont redit ce prodige aux voyageurs surpris.
Nymphes, admettez-moi ; dans vos sacrés mystères :
D'un auguste bienfait mes vers seront le prix.

Une Nymphe, à ces mots, soulevant le feuillage,
Me découvre un sentier, qu'elle indique à mes pas.
Elle fuit ; et, de l'œil, me montre un sarcophage,
Où sont unis un sceptre et la faux du trépas.

Sur ce marbre ignoré, des platanes antiques
Balancent une voûte impénétrable au jour ;
Et des pâles jasmins les vapeurs balsamiques
Parfument cette enceinte et les bois d'alentour.

« Ami des morts, me crie une voix sépulcrale,
« Tes vœux sont exaucés. J'y consens. Tu verras
« Celle qui, toujours grande, et jamais inégale,
« Tandis que tout changeait, seule ne changea pas.

« Le mensonge inhumain poursuivit sa mémoire,
« Et lui dispute encor des cœurs mal affermis.
« Mais le Temps, qui sait tout, va livrer à l'histoire
« Les noms et le secret de ses fiers ennemis.

« Non loin de ces gazons, que sa tombe décore,
« Et qui virent les jours de sa prospérité,
« La Reine apparaîtra. Mais l'aspect de l'aurore
« Dissipera soudain ce Fantôme agité.

« Garde-toi de troubler, par un zèle coupable,
« Le doux recueillement qui plaît tant à son cœur ;
« Garde-toi d'irriter une ombre lamentable,
« Et d'appeler sur toi le regard du malheur. »

L'Oracle avait parlé....... Tout à coup, des nuages
Lugubres et sanglants viennent frapper mes yeux ;
J'entends au loin ce bruit précurseur des orages ;
Et la nuit, de son crêpe, enveloppe les cieux.

L'aquilon , du couchant accourt avec furie.
Les chênes des forêts s'agitent dans les airs.
La tempête mugit, s'étend, se multiplie ;
Et l'horizon s'allume aux feux de mille éclairs.

La foudre éclate, vole....... O dieux ! votre puissance
Vient-elle anéantir un monde corrompu ?.....
Épargnez, s'il se peut, le toit de l'innocence,
Et l'humble mausolée offert à la vertu.

L'horizon s'éclaircit. La lune décroissante
Réfléchit dans les eaux son front calme et serein ;
Elles oiseaux, trompés à sa lueur mourante,
S'apprêtent à chanter le retour du matin.

Minuit sonne. Au signal de l'airain pacifique,
Je sens mon cœur ému. Je frémis. J'aperçois
Comme un point lumineux, une clarté magique
S'avancer et grandir, venant du fond des bois.

Le Fantôme, à pas lents, suit la verte colline.
Je distingue bientôt son regard, ses attraits ;
Je vois, je reconnais cette fierté divine,
Et cette grâce, enfin, le plus beau de ses traits.

ANTOINETTE, à la fleur de sa jeunesse aimable,
Brillait, comme Cypris, au milieu de sa cour :
Sa beauté, maintenant, est douce, inconsolable ;
Commande le respect et dédaigne l'amour.

Mais, quel objet, d'abord, échappait à ma vue ?
Quel est ce jeune enfant qui marche à ses côtés ?
Ses charmes, sa langueur, sa figure ingénue,
Tout révèle un grand Nom, et des adversités.

La Reine le soutient d'une main caressante.
Comme elle, il est vêtu des ornements du deuil...
Cet enfant serait-il la victime étonnante
Que réclame à la fois le monde et le cercueil ?

C'est lui-même. Écoutons parler sa noble Mère ;
Écoutons les accents de sa touchante voix :
« O déplorable Fils d'un trop malheureux Père !
« Sa mort, son échafaud vous mit au rang des rois.

« Votre règne orageux a passé comme l'ombre :
« Vous n'avez succédé qu'à nos cruels revers.
« Et, tué lentement dans un dédale sombre,
« Vous avez disparu de ce triste univers.

« Semblable à ces soleils que l'automne brumeuse
« Sous un ciel obscurci laisse à peine entrevoir,
« Et qui, bientôt, rendus à la nuit ténébreuse,
« Faibles dès le matin, meurent avant le soir.

« Dans les cachots, témoins de ma longue souffrance,
« Je formais votre cœur, j'aidais votre raison ;
« Je vous disais souvent : « Pour régner sur la France,
« Soyez prudent, mon fils, et surtout soyez bon.

« Lorsque vous penserez à ce séjour d'alarmes,
« Pleurez sur nos douleurs, et ne les vengez pas :
« Nourri dans l'amertume, arrosé de nos larmes,
« Que la seule clémence ait pour vous des appas.

« Le peuple, à nos bontés, un jour, rendant hommage,
« Maudira les fureurs qui déchirent son sein ;
« Et la France, attendrie en contemplant votre âge,
« Peut-être chérira son Monarque orphelin.

« Mais, de ces vains honneurs, qu'un abîme environne,
« Le ciel compatissant voulut vous affranchir
« Qui pourra souhaiter un sceptre, une couronne,
« Quand on saura les maux qu'ils nous ont fait souffrir !

« Aux plus noirs attentats je pouvais me soustraire :
« Je pouvais m'élancer vers les Rois protecteurs.
« Mais où porter mes pas !... J'étais épouse et mère :
« Je ne pus séparer mon sort de vos malheurs.

« Loin de vous, de ma fille , et d'une sœur chérie,
« Condamnée à répondre à des juges pervers,
« On me vit abaissée, et non pas avilie :
« Reine jusqu'à la fin, j'étonnai l'univers.

« La victime, autrefois, donnée en sacrifice,
« Couverte de festons arrivait aux autels :
« La fille des Césars est traînée au supplice
« Sous l'habit, sur le char des plus vils criminels !

« O Thérèse, ô ma Mère, ô Reine magnanime !
« Tu connus, comme moi, les caprices du sort ;
« Mais, défiant, du moins, la fortune et le crime,
« Tu sus les désarmer en affrontant la mort.

« Je voulus, comme toi, la braver. Ma constance
« Pouvait sauver ce trône, où me plaça ta main.
« J'avais ta fermeté : je n'eus pas ta puissance.......
« Et nous avons subi les Arrêts du destin. »

À ces mots douloureux, la plaintive Amazone
Se penche vers son Fils, le presse sur son cœur ;
De ses voiles flottants le couvre, l'environne ;
Et des soins maternels fait encor son bonheur.

S'éloignant de ces bords, jadis si magnifiques,
De ces jardins aimés des peuples et des Rois,
ANTOINETTE et son Fils, spectres mélancoliques,
S'élèvent lentement sur la cime des bois.

Leur route dans les airs trace un long météore.
Le plus doux des parfums les précède et les suit.
Ils voudraient s'arrêter... Mais la naissante aurore
Est pour eux le signal de l'éternelle nuit.


Lafont d'Aussonne, Le crime du seize octobre ou les fantômes de Marly (1820)


N. B. Cette pièce a été lue, le 3 mai 1820, à la séance publique et solennelle de l'Académie des Jeux Floraux, par M. Carré, l'un des Quarante, élève et filleul de l'abbé Delille. Le fond du sujet et le grand talent du lecteur ont excité l'attendrissement d'une assemblée immense.
(Note des Éditeurs.)

jeudi 8 octobre 2009

Discours de M. Maurice de Junquières à Sainte-Anne-d'Auray (1886)


Mesdames, Messieurs,


C'est avec une émotion profonde que je prends aujourd'hui la parole. Je connais en effet — et ceci croyez le bien, n'est pas une critique — je connais et j'admire l'ombrageuse susceptibilité bretonne à l'égard des étrangers ! — Mais quand je considère toutes les grandes et saintes causes qui nous unissent toutes les nobles passions qui nous font frères je me rassure bien vite ! et je ne me sens plus un étranger parmi vous ! Je n'ai pas il est vrai l'honneur d'être né en Bretagne.... et cependant j'ose dire que je suis Breton ! parce que je suis LÉGITIMISTE !!! Oui je suis Breton puisque je suis FIDÈLE !.... et songeant à ceux de vos compatriotes qui ont trahi le Drapeau Blanc qu'ils avaient juré de défendre ! je me dis que les plus Bretons ne sont pas toujours ceux qu'on pense.

Mais — Dieu merci ! — ceux-là qui ont trahi ne sont pas les plus nombreux et dans ce jour de fête, dans ce jour de joie et de miséricorde il me convient de les oublier ! Et d'ailleurs parmi eux combien d'honnêtes gens abusés ! O terre sacrée des martyrs ! ne t'entrouvre pas encore pour engloutir les parjures ! O, sainte Anne ! O, saint Michel, priez pour eux car ils ne savent pas ce qu'ils font !

Ils ont lassé la clémence du ciel ; les nuées s'amoncellent au-dessus de leurs têtes coupables ; la tempête va éclater, furieuse ! Sainte Anne à l'aide ! O sainte patronne de Bretagne, protège tes enfants, tes pauvres matelots éperdus !....

Et voici que sainte Anne a entendu leur cri d'agonie. Elle a envoyé vers eux « le pilote nécessaire »... Malgré son nom de « Victoire » la galère tricolore a sombré dans la tourmente....

Mais soudain — au sein des flots soudainement apaisés d'un geste — apparaît une petite barque blanche ! une main ferme y tient la barre ; sur les grèves, à l'horizon rasséréné, flotte le drapeau du salut.

Et les échappés du grand naufrage trouvent encore un Bourbon pour les recueillir et pour leur pardonner !!!

Cette vision de l'avenir n'est encore, hélas ! qu'un beau rêve. Le présent nous étreint avec toutes ses misères et toutes ses palinodies.

Mais, Messieurs, quand la tristesse m'envahit au souvenir toujours saignant des défections retentissantes et des génuflexions scandaleuses, une pensée bien douce vient me réconforter aussitôt. A côté de ces lamentables défaillances ou de ces aveuglements insensés, combien ne vois-je pas de fiers dévouements et de loyautés indomptables ? Ai-je besoin de vous rappeler le chevaleresque marquis d'Anglade si bien représenté au milieu de vous ! Vous parlerai-je de ce noble vicomte du Noday ? qui — suivant sa belle expression — monta si bien la garde autour du Drapeau Blanc ! et prépara ainsi ce magnifique réveil de la Bretagne dont nous saluons aujourd'hui la première aube !

Mais à quoi bon insister ? son nom est encore dans toutes les bouches et son souvenir dans tous les cœurs !

Et d'ailleurs son œuvre n'a-t-elle pas été continuée par sa veuve admirable, et ses dignes enfants ne marchent-ils point à grands pas sur ses traces ?

N'avez-vous pas aussi pour vous consoler et pour vous enorgueillir : les Kersabiec, dont le nom est synonyme de fidélité au malheur ! les Bellevue, les Perrin, les Peschard, et tant d'autres !!! toujours sur la brèche autour du Drapeau Blanc ! et perpétuant parmi vous les grandes traditions des comités du Roy !

Oui ! oui ! vous avez encore, vous aurez toujours, le droit d'être fiers ! La terre de granit a gardé ses grands chênes. L'hermine est demeurée intacte et sans souillure ! Oui ! la Bretagne est et sera toujours la terre classique de la fidélité la patrie légendaire de L'honneur !

« Si la bonne foy » disait le Roy Jean Deuxième, — l'avant-dernier de ce beau nom ! « Si la bonne Foy était exilée du reste de la Terre, elle devrait se retrouver dans le cœur d'un Roy de France ! » Il n'avait pas prévu l'avenir,.... le bon roi Jean ! il ne songeait pas au « Roi des Français ! »

Eh bien vous, loyaux Bretons, vous pouvez justement vous rendre ce témoignage, que, si la Légitimité était exilée du reste du monde, elle retrouverait dans vos landes et dans vos forêts ses autels et ses foyers !

Que dis-je ? n'y a-t-elle pas eu déjà ses martyrs, en 1832 comme en 93 !
Où le Père a lutté luttera bien l'Enfant !
Souvenez-vous des quatre frères La Houssaye, ces héros dignes d'un autre âge, qui relevèrent le Drapeau Blanc en Bretagne aussitôt après l'ignoble Révolution de 1830 !

Ce noble exemple des Chouans, vos pères, vous l'avez toujours sous les yeux, toujours vivant et perpétué au milieu de vous par la présence des survivants des vieilles luttes. Certes ce n'est pas à des Bretons qu'il faut apprendre le respect des bons fils pour les grandes actions de leurs pères ! et déjà vos cœurs ont devancé ma parole.

Il en est plus d'un, ici, sans doute qui a connu le brave commandant Guillemot ? Eh bien ! qu'il vienne nous dire si le « roy de Bignan » eût jamais consenti à abaisser sa loyale épée devant le petit-fils de ce Louis-Philippe qui faisait fusiller ses compagnons d'armes ! s'il eût jamais consenti à reconnaître les prétendus droits du prétendu roi des Français, à lui rendre très humblement hommage, et à saluer avec lui le Drapeau tricolore qu'il avait si longtemps combattu. J'en appelle à vous, brave Robinot ! N'est-ce pas que votre vieil ami serait resté Blanc comme vous ?

Robinot. « Oui ! Oui ! nous ne trahirons jamais !

Je le savais bien : il est encore des cœurs bretons qui ne savent point faillir !

Eh bien, Messieurs, pour rester aujourd'hui dignes de vos vieux chefs et dignes de vous-mêmes, que vous faut-il donc faire ?

Ah ! cela est bien simple : aimer le roy qu'ils ont aimé ! suivre le Drapeau qu'ils ont suivi ! Ce roy, mes amis, il est toujours le même !! car en France, vous le savez, le roy ne meurt jamais !!! Dans un jour d'orage le soleil peut disparaître un instant derrière la nue obscure ; mais bientôt vous le voyez reparaître, éblouissant tous les yeux de ses joyeuses clartés. Ainsi reparaîtront au jour marqué par Dieu les petits-fils de Louis XIV, les héritiers du Roy Soleil ; et les chauves-souris de l'orléanisme rentreront dans leurs trous pour n'en plus jamais ressortir !...

L'orléanisme, Messieurs ! L'orléanisme, voilà l'ennemi !

C'est pour le rappeler à la pudeur ! c'est pour lui crier du haut de nos consciences honnêtes : « Tu n'iras pas plus loin ! » c'est pour cela que nous sommes ici réunis. Nous ne sommes pas venus en effet — je le disais déjà à Goritz, il y a trois ans, — nous ne sommes pas venus ici pour acclamer je ne sais quelle royauté bâtarde ! je ne sais quel emblème révolutionnaire ! Nous ne sommes pas venus ici, près du « Champ des Martyrs », pour insulter les victimes et pour mettre nos mains dans les mains des petits fils des bourreaux.

Non ! Non ! à d'autres de semblables besognes ! Nous, nous sommes ici réunis pour proclamer le droit, pour saluer le Drapeau Blanc !

Le Drapeau Blanc, mes amis ! est-ce qu'à ce nom chéri vous ne sentez pas vos cœurs battre plus fort et vos yeux se mouiller de larmes ? Beaucoup l'espéraient mort ! mort avec le grand roy Henry ! Mais, suivant la belle parole du comte Urbain de Maillé, le Drapeau Blanc ne meurt jamais ! Je le disais hier aux braves ouvriers royalistes de Paris, « Un drapeau n'est pas un haillon sanglant, c'est un symbole ! un symbole de vie, de force et de gloire ! C'est bien plus encore ; c'est un être idéal en qui s'incarne et respire l'âme sacrée de la Patrie !

Vous le savez, ô Bretons ! Et c'est pour cela que vous aimez d'un si ardent amour le vieux drapeau de la France. C'est pour cela que vos pères sont morts pour lui et que depuis trois ans vous le pleurez toujours. Eh bien, vous le voyez ici : ne le cherchez pas ailleurs ! Non ! Non ! quoi qu'on ait pu vous dire pour jeter le trouble et l'incertitude dans vos consciences : Non! Non ! ce n'est pas un d'Orléans qui vous le rendra ! Ce sera le roy légitime, l'aîné de la maison d'Anjou ! Déjà, il y a quelques mois, à Goritz, nous avons relevé le Drapeau Blanc par la main du général Cathelineau sur l'ordre de nos Princes, au grand scandale des tricolores et surtout des tricolorisés. C'est un heureux présage de victoire ; et bientôt, soyez en sûrs, mes amis, la victoire viendra !

Oui elle reviendra la Royauté que vous aimez, la vraie Royauté ! la Royauté Blanche ! Oui, nous la reverrons dans sa force et dans sa splendeur ancienne ! incarnant encore en elle, après 1500 ans ! la majesté superbe des grands siècles de gloire et l'éclatante jeunesse des avenirs triomphants ! Elle reviendra pour nous sauver ! pour vaincre nos ennemis et pour leur pardonner ! mais non pas sans leur avoir coupé les griffes ! Griffes de lions ? Que non pas !!! Mais griffes de tigres féroces. Vous en savez quelque chose, ô vieux Chouans ! vieux compagnons de la « bonne duchesse ! » héroïques victimes de Deutz et de Louis-Philippe ! Ces temps là ne sont pas si loin de nous ! Aujourd'hui, il est vrai, l'Orléanisme fait patte de velours, mais ne vous y fiez pas, je vous en conjure. C'est toujours le monstre altéré de sang, la pieuvre hideuse, que saint Michel doit écraser !

Au Combat des Trente, le sire de Montauban disait au Maréchal de Bretagne : « Bois ton sang, Beaumanoir, et ta soif passera. »

L'Orléanisme a suivi à sa manière cet héroïque conseil. Il a bu du sang !... mais ce n'est pas le sien !... C'est le vôtre, ô Bretons, ô Vendéens. Il a bu le sang de vos pères ! Il a bu le sang du Roy... que dis-je ?... de plusieurs générations de Roys ! Il a bu le sang de la France !... et sa soif n'est point apaisée. Il a bu notre or aussi, l'or de la Patrie expirante !... Et il a soif encore !!!... Que lui faut-il donc ? Ah ! je vais vous le dire : c'est votre honneur qu'il lui faut !!! Oui, il veut murer l'honneur français dans la tombe comme ses disciples de 93 muraient dans le puits de Clisson les Vendéens vivants ! Oui c'est l'honneur de la Bretagne qu'il veut ! Il veut souiller votre hermine !

Bretons ! fils des Bretons ! vous ne la lui vendrez pas ! Avec la fierté des anciens jours vous repousserez comme un soufflet la main boueuse et sanglante qu'il tend impudemment vers vos mains loyales. Il y a du sang sur cette main ! Il y a du sang !... n'y touchez pas !!!

Arrière, Satan !
Arrière, Judas !!
Arrière, Égalité !!!

Saint Anne nous soit en ayde !
Potius mori quam foedari !

Messieurs — et vous surtout, mesdames, — en terminant, je vous prie d'excuser quelques vivacités de langage. Il était nécessaire de ranimer la foy, la passion royaliste engourdie, mais toujours vivante au cœur des vieux Bretons. Il fallait bien exalter la sainte folie du drapeau. Il fallait bien le relever fièrement ce drapeau sans tâche, en face de ceux qui l'ont abandonné dans un jour de deuil ; et, peut-être même, aurais-je dû flétrir en termes plus vigoureux ceux qui depuis trois ans étalent impudemment aux yeux des foules ce que Berryer appelait « le cynisme des apostasies ! »

En effet, devant cette persévérance dans le mal et dans l'imposture, il ne nous est plus permis de nous taire. Il était temps ! — grand temps ! — d'éclairer les âmes droites et de raffermir les esprits troublés.

Assez d'autres vous ont dit et vous diront encore des paroles fallacieuses. Assez d'autres essayeront de capter vos consciences ou d'ébranler vos courages. Ils vous montreront les périls de la route !! Oui ! ils oseront vous montrer — à vous les lutteurs et les chasseurs intrépides, — les obstacles sans nombre dont la route du devoir est hérissée ! Ils feront miroiter devant vous — devant vous les incorruptibles — les petits profits et les grands bénéfices des trahisons opportunes ! Mais à moi, le droit et l'honneur devaient inspirer un tout autre langage. Je me suis souvenu que je parlais à des hommes libres, à des Bretons ! Dédaigneux des contradictions et des obstacles, je n'ai vu et n'ai voulu vous faire voir que le but !

Le but sacré qui nous attire !
Le roy qui nous attend !
Le passé qui nous bénit !
L'avenir qui nous appelle !
Et notre vieux drapeau qui flotte à l'horizon. Oui ! je ne vois ici que des gens de cœur ; et je vous dis :

« En avant!... En avant Bretons ! En avant les blancs ! En avant les vétérans des vieilles guerres ! En avant les conscrits de la revanche ! Soldats du roy en avant... qui qu'en grogne ! »

Marchez votre chemin ! Le drapeau Blanc nous guide ! L'honneur nous accompagne.... et la victoire est au bout !!

En avant !
Atao ! Atao ! Toujours et quand même !
Sainte Anne et saint Michel nous soient en aide.

Vive Dieu ! Vive la Bretagne !
Vive la France ! Et vive le roy !


Maurice de Junquières, Discours prononcés par le Général de Cathelineau et M. Maurice de Junquières le 29 septembre 1886 à Sainte-Anne-d'Auray

Allocution du Général de Cathelineau à Sainte-Anne-d'Auray (1886)


Mesdames et Messieurs,


C'est le souvenir du passé, le souvenir de nos ancêtres qui nous réunit... Comme eux nous voulons rester fidèles à cette magique devise qu'ils avaient adoptée et défendue et qu'ils nous ont laissée comme un héritage sacré : Dieu et le Roi ! Voilà notre patrimoine. Allons, debout ! pour le défendre : noblesse oblige...

Peuple français, peuple breton réveillez-vous ; sortez de votre léthargie ; levez-vous il faut combattre l'usurpation...

Comptez, si vous le pouvez, les héros qui sont sortis de vos rangs ; les martyrs qui se sont fait immoler pour défendre et venger le Christ attaqué, pour défendre et venger la patrie.

Et toi, peuple breton, as-tu oublié le sang qu'il t'a fallu répandre pour conserver ton sol et ta liberté contre le léopard anglais.

Tu fus invincible et tu devins si terrible, qu'il suffisait qu'on apprît que tu entrais dans un camp pour que l'adversaire déposât les armes et demandât immédiatement la paix.

Telles furent ta puissance et ta gloire !

Plus indomptable et plus résistant que le roc de granit qui borde tes rivages tu avais la fierté du vieux lion dans le désert.

Pourtant un jour, épris des charmes du beau pays de France, subjugué par la grandeur et l'héroïsme de ses rois, tu le respectes et tu te prends à l'aimer...

Ton chef, la grande-duchesse de Bretagne, épouse deux de ses Rois ; ta fierté ton ambition sont dépassées ; tu donnes ton cœur à la France ; tu lui jures fidélité... et tes serments tu les as gardés et tu les garderas à la vie, à la mort, à cette France qui t'avait séduit, à ces souverains qui t'avaient entraîné... Aussi, c'est chez toi que nous sommes tous, aujourd'hui, venus nous retremper dans la fidélité...

Oui ! c'est devant les saints que tu invoques que nous venons par la prière ranimer notre foi et grandir nos espérances...

C'est devant « la grande Dame Sainte Anne » comme tu l'appelles, devant Saint Michel, le chef de la milice céleste, dont l'épée est invincible, que nous crions sus à la félonie et à l'usurpation...

Mais pour anéantir la Révolution, source de la félonie et de l'usurpation, pour prier à notre aise, pour élever nos enfants comme nous le voulons et le devons, pour gagner avec fruit nôtre pain quotidien, en un mot pour vivre heureux et dans la paix... Il nous faut, de par Dieu et par la loi, notre roi légitime et chrétien, l'aîné des princes d'Anjou, le plus près du sang de notre magnanime Henri ; il nous faut son drapeau, le drapeau sauveur de Jeanne d'Arc, le drapeau blanc.

Vous les voyez ici, nombreux, ils nous entourent ; que de victoires ils nous rappellent ! que de serments gardés ! que de sacrifices et d'héroïsme n'ont-ils pas enfantés !...

Vive le drapeau blanc, vive le roi...

Oui, dans les tristesses de l'attente, répétons, comme nos pères ; vive le roi quand même ! La nuit est sombre et nous enveloppe, mais courage ! après la nuit vient l'aurore, je la vois poindre à votre horizon ; et bientôt, je l'espère, — cette réunion, m'en donne la foi — avec le sergent du Christ, notre roi, et la protection du Sacré Cœur de Jésus, nous aurons le triomphe ; l'Église sera écoutée, vénérée et défendue ; la France, notre chère patrie, sera ressuscitée.


Henri de Cathelineau, Discours prononcés par le Général de Cathelineau et M. Maurice de Junquières le 29 septembre 1886 à Sainte-Anne-d'Auray