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mardi 7 octobre 2008 | By: Mickaelus

Charles d'Orléans : La Complainte de France

Charles d'Orléans (1394-1465) est un prince de France - petit-fils (Charles V), cousin (Charles VII), neveu (Charles VI) et père (Louis XII) de rois de France- au destin bien singulier. En effet, lors de la Guerre de Cent ans, il fut fait prisonnier à la tristement célèbre bataille d'Azincourt en 1415 et est resté captif vingt-cinq ans en Angleterre (comme d'autres grands personnages du royaume, ainsi le duc de Bourbon, avec qui il séjourna à Douvres, évoquée dans la ballade, en mai 1433). C'est pourtant à cet événement fatal pour les ambitions politiques que pouvaient nourrir le duc que nous devons son œuvre poétique, qui s'inscrit de belle façon dans la tradition lyrique et courtoise. On y peut lire les effets du temps qui passe et de l'éloignement, l'histoire du rapport avec le Seigneur Amour et bien d'autres comme Bon Espoir, Dangier, Confort, Beauté, Nonchaloir, etc. A propos d'éloignement justement, et bien que le recueil de Charles d'Orléans traite beaucoup d'amour, le duc n'en oublie pas moins sa douce France, ainsi dans la ballade qui suit.

Illustration d'un recueil de poèmes du duc d'Orléans
commémorant son emprisonnement dans la Tour de Londres



Balade 98

En regardant vers le païs de France,
Un jour m'avint a Dovre sur la mer
Qu'il me souvint de la doulce plaisance
Que souloye ou dit paÿs trouver.
Si commençay de cueur a souspirer,
Combien certes que grant bien me faisoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Ie m'avisay que c'estoit non savance
De telz souspirs dedens mon cueur garder,
Veu que je voy que la voye commence
De bonne paix qui tous biens peut donner.
Pource tournay en confort mon penser,
Mais non pourtant mon cueur ne se lassoit
De voir France que mon cueur amer doit.

Alors chargay en la nef d'esperance
Tous mes souhaitz, en les priant d'aler
Oultre la mer sans faire demourance
Et a France de me recommander.
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder !
Adonc auray loisir, mais qu'ainsi soit,
De voir France que mon cueur amer doit.

L'envoy

Paix est tresor qu'on ne peut trop loer.
Je hé guerre, point ne la doy prisier ;
Destourbé m'a long temps, soit tort ou droit,
De voir France que mon cueur amer doit.

Charles d'Orléans, Ballades et rondeaux


A lire aussi sur le thème de l'éloignement et de l'amour de la France : Du Bellay : son amour de la France dans Les Regrets

mardi 23 septembre 2008 | By: Mickaelus

Charles d'Orléans : célébration de la reprise de la Guyenne et de la Normandie aux Anglais (1453 ; 1449)

Henri Decaisne, Entrée de Charles VII à Rouen,
10 novembre 1449


Balade 76


Comment voy je ses Anglois esbaÿs !
Resjoÿs toi, franc royaume de France !
On apparçoit que de Dieu sont haÿs,
Puisqu'ilz n'ont plus couraige ne puissance.
Bien pensoient par leur oultrecuidance
Toy surmonter et tenir en servaige,
Et ont tenu a tort ton heritaige.
Mais a present Dieu pour toy se combat
Et se monstre du tout de ta partie ;
Leur grant orgueil entierement abat,
Et t'a rendu Guyenne et Normandie.

Quant les Anglois as pieça envaÿs,
Rien n'y valoit ton sens ne ta vaillance.
Lors estoies ainsi que fut Taÿs
Pecheresse qui, pour faire penance,
Enclouse fut par divine ordonnance ;
Ainsi as tu esté en reclusaige
De desconfort et douleur de couraige.
Et les Anglois menoient leur sabat
En grans pompes, baubans et tiranie.
Or a tourné Dieu ton dueil en esbat
Et t'a rendu Guyenne et Normandie.

N'ont pas Anglois souvent leurs roys traÿs ?
Certes ouyl, tous en ont congnoissance,
Et encore le roys de leur paÿs
Est maintenant en doubteuse balance.
D'en parler mal chascun Anglois s'avance ;
Assez monstrent par leur manvais langaige
Que voulentiers lui feroient oultraige.
Qui sera roy entr'eulx est grant debat ;
Pource, France, que veulx tu que te dye ?
De sa verge Dieu les pugnist et bat
Et t'a rendu Guyenne et Normandie.

Prince

Roy des Françoys, gangné as l'avantaige !
Parfaiz ton jeu comme vaillant et saige ;
Maintenant l'as plus belle qu'au rabat,
De ton bon eur, France, Dieu remercie !
Fortune en bien avecques toy s'embat
Et t'a rendu Guyenne et Normandie.

Charles d'Orléans, Ballades et rondeaux
[collection Lettres gothiques]


Philippe Larivière, Bataille de Castillon,
17 juillet 1453