jeudi 29 septembre 2011

La Croix du chemin



O crux, ave !
« Salut, ô croix !»
(Hymne liturgique.)


Passant, arrêtez-vous ;
Dites une prière ;
Ployez les deux genoux,
Devant la croix de pierre.

Embrassez cette croix,
Pleurez en sa présence :
Ils sont nombreux, ses droits
A la reconnaissance.

Déjà, depuis longtemps
A ses pieds l'herbe pousse,
Sur ses antiques flancs
Blanchit la vieille mousse.

Ces deux arbres géants,
A la ramure sombre,
Depuis plus de cent ans,
L'abritent sous leur ombre.

Jetez vos yeux en bas :
Ses marches sont creusées ;
Par le temps et les pas
Elles furent usées.

Voyageur du bon Dieu,
Près de la croix bénite,
Reposez-vous un peu ;
Ne marchez pas si vite.

Soyez moins empressé,
Mais, avec assurance,
Demandez son passé
Et sa belle existence.

La croix vous répondra,
Passant, veuillez m'en croire ;
Oui, la croix vous dira
Sa longue et noble histoire.

J'ai vu, dira la croix,
La vieille croix de pierre :
A mes pieds, aux abois,
La Vendée en prière.

Quand on tua le roi
Et qu'on chassa les prêtres,
Je vis auprès de moi
Tous vos pieux ancêtres.

J'ai vu leurs jours de deuil
Et leurs heures de gloire ;
J'ai vu plus d'un cercueil
Et plus d'une victoire.

Ah ! j'ai vu bien des pleurs,
Bien de noires tristesses
Et d'amères douleurs,
Pas souvent d'allégresses.

J'entendis des regrets,
Sortant du fond des âmes,
Les intimes secrets
Des hommes et des femmes.

Des sanglots, des soupirs,
Des prières ardentes,
Des aveux, des désirs,
Des paroles vibrantes.

J'ai vu, dans ce pays,
L'invasion cruelle
Massacrer les petits
Encore à la mamelle.

J'ai vu de toutes parts
Les vastes incendies,
Crouler les vieux remparts
Les tours les plus hardies.

Oui, je vis, ô passant,
Mille choses terribles :
Je vis, avec le sang,
Des crimes indicibles.

Mais je vis près de moi,
Dans ces jours de carnage,
De grands actes de foi,
D'amour et de courage.

Le vieillard appelait
Femme, enfant, jeune fille ;
Ici le chapelet
Se disait en famille.

« Dieu, soyez notre appui,
Chantaient toutes ces âmes ;
Écrasez aujourd'hui
Tous nos bourreaux infâmes.

« Nous combattons pour vous,
Pour nos saintes croyances ;
Ayez pitié de nous,
Dans nos dures souffrances ! »

Tous les braves guerriers,
Pour défendre l'Église,
Sont venus à mes pieds,
A l'heure de la crise.

Ils ont trouvé l'ardeur
Et la sainte vaillance.
J'ai versé dans leur cœur
L'élan de l'espérance.

Je les ai vus courir
Joyeux à la bataille ;
Je les ai vus mourir
Sans craindre la mitraille.

Ils sont tombés partout,
Vaincus par l'injustice.
Et moi, je suis debout
Grâce à leur sacrifice.

Ils ont été martyrs,
Accablés par le nombre ;
Mais, selon leurs désirs,
Ils dorment sous mon ombre.

Passant, tendez vos mains
A cette croix de pierre ;
Et pour les Vendéens
Offrez une prière.


Dom Joseph Roux, Souvenirs du bocage vendéen (1898)

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