samedi 1 septembre 2007 | By: Mickaelus

Le contrat social de Rousseau : la république ou la mort

Unité, Indivisibilité de la République, Liberté, Egalité, Fraternité, ou la mort - Gravure coloriée éditée par Paul André Basset, prairial an IV (1796)

"[...] Le traité social a pour fin la conservation des contractants. Qui veut la fin veut aussi les moyens, et ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de quelques pertes. Qui veut conserver sa vie aux dépens des autres doit la donner aussi pour eux quand il faut. Or le citoyen n'est plus juge du péril auquel la loi veut qu'il s'expose, et quand le Prince lui a dit : Il est expédient à l'Etat que tu meures, il doit mourir ; puisque ce n'est qu'à cette condition qu'il a vécu jusqu'alors, et que sa vie n'est plus seulement un bienfait de la nature, mais un don conditionnel de l'Etat.

La peine de mort infligée aux criminels peut être envisagée à peu près sous le même point de vue : c'est pour n'être pas la victime d'un assassin que l'on consent à mourir si on le devient. Dans ce traité, loin de disposer de sa propre vie on ne songe qu'à la garantir, et il n'est pas à présumer qu'aucun des contractants prémédite alors de se faire pendre.

D'ailleurs tout malfaiteur attaquant le droit social devient par ses forfaits rebelle et traître à la patrie, il cesse d'en être membre en violant ses lois, et même il lui fait la guerre. Alors la conservation de l'Etat est incompatible avec la sienne, il faut qu'un des deux périsse, et quand on fait mourir le coupable, c'est moins comme citoyen que comme ennemi. Les procédures, le jugement, sont les preuves et la déclaration qu'il a rompu le traité social, et par conséquent qu'il n'est plus membre de l'Etat. Or comme il s'est reconnu tel, tout au moins par son séjour, il en doit être retranché par l'exil comme infracteur du pacte, ou par la mort comme ennemi public ; car un tel ennemi n'est pas une personne morale, c'est un homme, et c'est alors que le droit de la guerre est de tuer le vaincu. [...]"

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762), Livre II, chapitre V : du droit de vie et de mort

Ce texte extrait du célèbre Contrat social de Rousseau est inquiétant à plus d'un titre. Si certains partisans de la peine de mort ou d'un Etat plus sévère et répressif pourraient avoir à première vue quelque envie de le trouver bon, ils feraient bien d'y regarder à deux fois avant cela. J'aimerais même dire clairement à certains militants de droite souverainiste et nationale qu'ils tireraient contre leur camp se faisant.

Comme je tenais à l'indiquer par le titre de cet article et par la présence de la gravure qui précède l'extrait de Rousseau, ce dernier fait courir tout comme des pans entiers des prétendues Lumières des principes qui serviront la cause des heures les plus sombres de la Révolution française, et par son truchement des totalitarismes du XXe siècle.

Ce texte tient pour acquis que selon les bases du traité social, le citoyen doit sa vie au souverain et que cette vie, il n'en est plus redevable à la seule nature mais à la société qui lui permet de la conserver. Si la société permet la conservation de la vie, alors, pour Rousseau, elle est apte à définir, selon ses lois, qui doit ou non mourir.

Historiquement, c'est préparer à l'avance le terrain de la conscription généralisée révolutionnaire qui, succédant à la "guerre en dentelles" de style Ancien Régime, considérera tout citoyen comme un instrument de "la patrie en danger", bien loin de la distinction moyenâgeuse entre les états de ceux qui combattent, ceux qui prient et ceux qui travaillent (la noblesse, le clergé et le tiers-état). Ce patriotisme total est la matrice des guerres totalisantes, des guerres des peuples et non plus des armées qui videront l'Europe de sa vitalité au XXe siècle pour entraîner le déclin que l'on sait. On était bien loin d'un tel état d'esprit lors des guerres sous Louis XIV, quand le vieux monarque ne s'est résigné à faire un appel à la résistance de la population que lors d'une phase particulièrement difficile de la guerre de succession d'Espagne (la dernière des grandes guerres du long règne), bien loin d'estimer la vie de ses sujets comme un dû même alors.

De plus, cet argument de la vie due à la patrie est un argument indéfendable pour plusieurs raisons. D'abord, d'un point de vue catholique on ne peut faire autrement que rappeler que la création comme la vie particulière sont dues à Dieu, et qu'un contrat social quel qu'il soit ne peut primer sur cette vérité pour tout français catholique. Quand même Louis XIV, considéré comme le plus absolu des monarques, n'a jamais eu de rapport totalitaire à la vie du citoyen-soldat comme l'aura la République, il faut reconnaître à Rousseau et ses héritiers politiques un orgueil incommensurable : déifier la loi et mettre Dieu en dehors de la cité. Cela est d'autant plus mégalomane que cette loi, loin d'être transcendante, est d'essence démocratique, c'est-à-dire, fluctuante, sujette à des opinions, ni divines ni rationnelles, mais numériques et hasardeuses.

Ainsi, pour qu'un souverain ou le pouvoir législatif ait droit de vie ou de mort, encore faudrait-il que les lois soient parfaites, et que l'erreur ne soit pas de mise. Or l'histoire nous enseigne que la première application des idées rousseauistes se fit pendant la Révolution, et il est particulièrement intéressant de se pencher à cet égard sur le cas de la contre-révolution vendéenne. Car qui s'est révolté contre la conscription totalitaire de la Convention sinon les Vendéens, dignes héritiers alors d'une population d'Ancien Régime non fanatisée comme celle de la Révolution et qui n'aurait jamais voulu de cela ? Qui a été considéré comme "rebelle et traître à la patrie" comme le suggère l'extrait sinon les Vendéens par la République, alors qu'ils défendaient une cause juste et vraie, la France légitime et la religion catholique ?

Cela nous donne une belle leçon pour l'avenir, que tout gouvernement pour être juste ne peut l'être vraiment sans une caution morale, et que cette caution morale ne peut pas être la raison fluctuante et humaine des Lumières, mais le principe transcendant d'une monarchie catholique qui avait un visage plus humain, plus juste même dans la guerre que la République qui l'a fait trépasser.

L'intitulé même de la gravure d'entrée présente elle-même le condensé de contradictions extrêmes, car on se demande bien comment la République pourra jamais faire trouver la liberté sans la vérité, ni l'unité d'une nation en contradiction avec sa fondation royale quand la recherche de la vérité - l'identité catholique et royale de la France - doit conduire à une rébellion sanctionnée par la mort, au moins civile comme c'était le cas des émigrés sous la Révolution. En fait de fraternité, la République est ainsi un régime partisan et de la réconciliation impossible dans une nation en contradiction avec son identité et avec la vérité.

2 commentaires:

Gentil Dauphin a dit…

La conscription est en effet une invention purement républicaine.
A l’armée jusque-là essentiellement professionnelle, ou du moins volontaire, se substitue une armée où l’être humain n’est plus qu’un numéro, un pion anonyme impitoyablement utilisé pour servir de chair à canon; où l’on voit que l’égalitarisme républicain rime avec totalitarisme. Désormais s’introduit dans l’esprit des gouvernants l’idée que les femmes doivent faire des enfants et l’Etat investir dans l’éducation de ces enfants pour que ceux-ci deviennent un jour une denrée périssable, sacrifiable à merci pour faire la différence dans les grands conflits. Comme aux temps les plus barbares, la valeur de la vie humaine revenait à son niveau le plus bas, annonçant la boucherie de la 1ère Guerre Mondiale et les exterminations planifiées de la 2nde, dont les campagnes de Napoléon et le Génocide vendéen, découlant directement de la Révolution, allaient être les précurseurs.

P-S : Félicitations pour votre blogue. Pertinent, lucide, brillant, sincère, agréable et engagé. Bravo!

Mickaelus a dit…

Je vous remercie pour ce compliment - c'est trop d'honneur ! - et pour votre commentaire qui prolonge fort bien mon article.

J'invite également les lecteurs de ce blogue à consulter le site très complet de Gentil dauphin qui est consacré au sort de Louis XVII, mais aussi à sa famille et au contexte révolutionnaire : http://louisxviiroimartyr.free.fr/