vendredi 24 novembre 2006 | By: Mickaelus

L'Eglise catholique, pilier de la civilisation occidentale

Je présente ici comme illustration du titre de mon sujet cet extrait d'un ouvrage d'Hannah Arendt, où il est très bien expliqué que nous sommes les héritiers de valeurs complexes héritées à la fois de l'Empire romain - pour le respect de la fondation (Rome), des ancêtres, de la tradition, tout cela créant la hiérarchie de l'autorité - et des Grecs, notamment de la philosophie platonicienne - les outils de mesures spirituels et transcendants. Il s'avère donc que l'Eglise catholique est le dépositaire de notre civilisation et le continuateur de l'Empire romain. Si nous ne faisons rien, peut-être l'Empire va-t-il disparaître pour de bon et ne retrouvera-t-il plus de continuateur. L'enjeu est de taille, j'appelle tous les patriotes sincères à en prendre conscience et à noter ces arguments fondamentaux.

" Grâce au fait que la fondation de la citée de Rome fut répétée dans la fondation de l’Église catholique, quoique, bien sûr, avec un contenu radicalement différent, la trinité romaine de la religion, de l’autorité et de la tradition put être reprise par l’ère chrétienne. Le signe le plus visible de cette continuité est peut-être que l’Église, quand elle se lança au Ve siècle dans sa grande carrière politique, adopta immédiatement la distinction romaine entre l’autorité et le pouvoir, revendiquant pour elle-même la vieille autorité du Sénat et abandonnant le pouvoir – qui dans l’Empire romain n’était plus aux mains du peuple mais avait été monopolisé par la maison impériale – aux princes du monde. Ainsi, à la fin du Ve siècle, le pape Gélase Ier pouvait écrire à l’empereur Anastase Ier : « Deux sont les choses par lesquelles ce monde est principalement gouverné : l’autorité sacrée des papes et le pouvoir royal. » Le résultat de cette continuité de l’esprit romain dans l’histoire de l’Occident fut double. D’une part, le miracle de la permanence se répéta une fois de plus ; car à l’intérieur du cadre de notre histoire la longévité et la continuité de l’Église comme institution publique peut être comparée seulement avec les mille ans de l’histoire romaine dans l’antiquité. La séparation de l’Église et de l’État, d’autre part, loin de signifier univoquement une sécularisation du domaine politique et, par là, son élévation à la dignité de période classique, impliqua en fait que le domaine politique avait alors, pour la première fois depuis les Romains, perdu son autorité et, avec elle, cet élément qui, dans l’histoire occidentale, du moins, a doté les structures politiques de longévité, de continuité et de permanence.

Il est vrai que la pensée politique romaine commença très tôt à utiliser les concepts platoniciens pour comprendre et interpréter les expériences politiques spécifiquement romaines. Cependant tout se passe comme si c’était seulement à l’ère chrétienne que les invisibles instruments de mesure spirituels de Platon, par lesquels devaient être mesurées et jugées les affaires concrètes, visibles, des hommes, avaient déployé leur pleine efficacité politique. Ce furent précisément les parties de la doctrine chrétienne qui auraient eu beaucoup de difficulté à s’adapter et à s’assimiler à la structure politique romaine – à savoir les commandements révélés et les vérités d’une autorité absolument transcendante qui, à la différence de celle de Platon, n’avait pas son lieu au-dessus mais au-delà de la vie terrestre – qui purent être intégrées dans la légende de la Fondation romaine via Platon. La révélation de Dieu put alors être interprétée politiquement comme si les normes de la conduite humaine et le principe des communautés politiques, intuitivement anticipés par Platon, avaient été finalement révélés directement, de sorte que, dans les mots d’un platonisant moderne, il apparut que la « première orientation de Platon vers la mesure invisible était maintenant confirmée par la révélation de la mesure elle-même. » Dans la mesure où l’Église catholique a incorporé la philosophie grecque dans l’échafaudage de sa doctrine et de ses dogmes, elle a amalgamé le concept politique romain d’autorité, qui reposait obligatoirement sur un commencement, un acte de fondation dans le passé, à la notion grecque de mesures et de règles transcendantes. Les normes générales et transcendantes sous lesquelles pouvaient être subsumés le particulier et l’immanent étaient maintenant requises pour tout ordre politique, les règles morales pour toutes les relations entre les hommes, et les normes rationnelles pour guider tout jugement individuel. Rien ne devait par la suite s’imposer avec une plus grande autorité et de plus vastes conséquences que cet amalgame lui-même.

Depuis lors il s’est révélé, et ce fait parle pour la stabilité de l’amalgame, que partout où l’un des éléments de la trinité romaine, religion, autorité ou tradition, a été mis en doute ou éliminé, les deux qui restaient ont perdu leur solidité. Ainsi, ce fut l’erreur de Luther de penser que son défi lancé à l’autorité temporelle de l’Église et son appel à un jugement individuel sans guide laisseraient intactes la tradition et la religion. Ce fut aussi l’erreur de Hobbes et des théoriciens politiques du XVIIe siècle d’espérer que l’autorité et la religion pourraient être sauvées sans la tradition. Ce fut aussi finalement l’erreur des humanistes de penser qu’il serait possible de demeurer à l’intérieur d’une tradition inentamée de la civilisation occidentale sans religion et sans autorité. "

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, Folio essais, 1972, pp. 166-168.

2 commentaires:

reg a dit…

Comment doit-on comprendre alors l'édit de tolérance de 1788 qui confère aux protestants un état civil?

Mickaelus a dit…

Ah mais de manière tout à fait simple, il s'agit d'une erreur commise sous l'influence de l'air du temps (les Lumières, etc.). Cela dit, il y avait encore loin d'un tel édit au relativisme républicain d'aujourd'hui. Même la formule de la Charte de 1814 reste supportable.