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samedi 2 avril 2016 | By: Mickaelus

Louis de Bourbon, duc d'Anjou : Ostension de la Sainte Tunique du Christ

"La Sainte Tunique du Christ, confiée au IXème siècle par Charlemagne à sa fille Théodrade, demeure depuis douze siècles à Argenteuil et depuis cent cinquante ans dans la basilique construite spécialement pour la recevoir.
 
À l’occasion de ce 150ème anniversaire, du 50ème anniversaire du diocèse de Pontoise et de l’Année Sainte de la Miséricorde, S.Exc. Monseigneur Stanislas Lalanne, évêque de Pontoise, a souhaité qu’une Ostention de la Sainte Tunique soit organisée du 25 mars au 10 avril. La Sainte Tunique sera présentée, dépliée dans un antique reliquaire, au cœur de la Basilique.
 
M. l’abbé Guy-Emmanuel Cariot, recteur de la Basilique Saint-Denys d’Argenteuil, a invité Mgr le duc d’Anjou à venir « à la suite de ses ancêtres, de Louis VII à Louis XIII, vénérer à son tour la Sainte Tunique ».

Une messe pour la France sera célébrée à 19h00 par S. Exc. Monseigneur Luc Ravel, évêque aux Armées.

La vénération de la Sainte Tunique aura lieu à l’issue de la messe, soit vers 20h15."


 

Secrétariat de Monseigneur le Duc d'Anjou


"J’ai souhaité, à l’occasion de cette ostension exceptionnelle, pouvoir vénérer à mon tour, la Sainte Tunique conservée dans la Basilique d’Argenteuil.

Depuis le recueil de cette insigne relique par Charlemagne qui l’a reçue de l’impératrice Irène de Constantinople, nombreux furent les rois de France, mes ancêtres, qui vinrent l’honorer. Les annales ont retenu notamment Louis VII dont le règne marque la première ostension dont on ait la trace ; saint Louis dont la dévotion était si grande qu’il acquit les reliques de la Passion et fit construire pour elles la Sainte-Chapelle ; François 1er sous le règne duquel eut lieu une grande procession réunissant la Couronne d’épines et la Sainte Tunique ; Henri III et Louis XIII vinrent aussi se recueillir, ainsi, qu’à la suite de Blanche de Castille, les reines Catherine et Marie de Médicis et Anne d’Autriche.

Au-delà de l’importance de la Sainte Tunique, relique permettant aux fidèles de renforcer leur foi en offrant à leur vénération un objet qui les relie directement au Christ, l’ostension suscite une communion comme peu d’événements en produisent.

Publique, elle permet à tout un peuple de s’associer dans une même prière. Il y a là un symbole très fort. Les ostensions permettaient à des dizaines de milliers, des centaines de milliers de Français, d’être réunis autour du souverain pour un acte commun.

Cette année ce seront entre deux cent cinquante mille et plus de un demi-million de personnes qui participeront à cette présentation solennelle. Quel symbole pour notre époque ! Un des événements majeurs de l’année sera religieux. Voilà qui remet bien des idées en place. Dans une société laïcisée dans laquelle d’aucuns voudraient n’attribuer à la religion qu’une dimension personnelle et individuelle, il est important de donner l’occasion d’exprimer leur foi et leurs convictions à de nombreux fidèles dans un esprit d’unité.

Plusieurs Évêques et Cardinaux, et il me plaît, tout particulièrement à cette occasion, de saluer Son Éminence le Cardinal Philippe Barbarin, Primat des Gaules, se succéderont durant ces deux semaines pour présider les cérémonies. La présence de tous renforce le caractère universel de l’ostension de 2016.

Il me paraissait important, à la fois comme chrétien et comme héritier des rois mes prédécesseurs, d’y participer dans le même élan de partage avec le plus grand nombre d’une foi commune dans laquelle la France puise son identité et sa grandeur.

La messe du 1er avril est célébrée par son Excellence Mgr Luc Ravel, Évêque aux Armées, aux intentions de la France. Dans ma position d’héritier de la dynastie qui a fait la France, j’ai tenu à m’y associer, souhaitant ainsi continuer à inscrire cette ostension de 2016 dans une tradition plus que millénaire.

Je remercie tout particulièrement Son Excellence Mgr Stanislas Lalanne, Évêque de Pontoise d’avoir pris l’initiative de permettre cette ostension exceptionnelle pour les cent cinquante ans de l’édification de la nouvelle basilique Saint-Denys, les cinquante ans de la création du diocèse du Val d’Oise et l’année de la Miséricorde. J’associe à mes remerciements l’ensemble des équipes paroissiales si dévouées. Enfin, j’adresse toutes mes félicitations au Père Cariot, recteur de la Basilique pour son rôle majeur dans l’organisation de ces cérémonies et la restauration exemplaire de la sainte relique.

Qu’en cette occasion, qui nous permet de toucher jusqu’au plus profond du mystère de notre foi catholique et de notre histoire de France, saint Louis et saint Denis intercèdent afin que la France poursuive sa mission, si essentielle pour toute l’humanité, de fille aînée de l’Église.

Louis, duc d’Anjou
1er avril 2016"




Pour en savoir un peu plus sur l'histoire de la Sainte Tunique du Christ et sur l'Ostension, je vous invite à vous rendre sur le site officiel, via ces rubriques notamment :

lundi 28 mars 2016 | By: Mickaelus

Henri d'Orléans, comte de Paris : la mission d'un roi des Français

[Cette réflexion a tout d'abord été publiée sur le forum le 22 mars, à partir d'un sujet sur l'orléanisme initié par Ordre Naturel.]


[...] Le comte de Paris Henri d'Orléans a publié récemment sur son blog, le 12 mars, un texte qui s'intitule la Mission de notre Dynastie, et qui permet d'illustrer certains des points qui ont été judicieusement posés par notre ami Ordre naturel au tout début de ce sujet. Certains extraits ont ainsi attiré mon attention.


I. Le roi des Français

Henri d'Orléans a écrit : Le destin, je dirais plutôt la mission d’un Prince de France et à fortiori celle du Chef de la Maison Royale de France, est de devenir l’exemple exemplaire dans cette symbiose avec les peuples de France, afin de lui permettre, si un jour c’est son destin, d’assumer l’équilibre nécessaire entre le passé -la tradition- le présent et l’avenir -la modernité-. Un Prince de France ne peut choisir l’avant contre l’après, l’ancien au dépens du nouveau. Il n’opte jamais pour une France contre l’autre, il ne l’a jamais fait.

[...]

Tenir lieu de témoin et de médiateur au titre de la Royauté de l’Homme, celle de chacun. Difficile et merveilleuse exigence qui, au lieu de les rabaisser à des proportions néfastes, leur rappelle leur lien avec notre Créateur à tous! Bien des gens attendent du Chef de la Maison Royale de France une « action », un engagement sous entendu politique. Je me remémore les paroles d’André Malraux: « L’avenir sera Spirituel ou ne sera pas… » La politique politicienne ne peut donc être la voie Royale [...].

Il me semble qu'à travers ces principes et ces ambitions, le comte de Paris nous rappelle qu'il est l'héritier non pas des rois de France, mais bien plutôt, et uniquement, du roi des Français Louis-Philippe. En effet, contrairement au roi de France (et de Navarre) qui tient son titre de Dieu et de la loi de succession, le roi constitutionnel à la mode orléaniste tient son titre du consentement du peuple et de ses représentants, étant donné que la loi de succession constitutionnelle peut fort bien être abrogée par ledit peuple s'il est mécontent de sa dynastie. Le roi constitutionnel orléaniste n'est par conséquent pas roi de France mais roi de la Nation, ce qui fait qu'en effet, comme l'explique le comte de Paris, il ne veille pas sur ses peuples d'après une logique transcendante mais d'après une logique démocratique et arbitrale. Le roi des Français n'est pas là pour faire respecter les valeurs verticales de la civilisation France, mais pour arbitrer pragmatiquement les courants de pensée qu'il constate d'après une logique horizontale.

A partir de là, le comte de Paris a raison d'écrire que le roi n'a jamais choisi une France contre l'autre, à ceci près qu'il n'a jamais existé qu'une France promue par le pouvoir sous la monarchie traditionnelle, et que les rois de France ont abondamment pris parti pour les valeurs fondamentales dont ils étaient les garants à travers leur sacre, et parce qu'ils devaient transmettre à leur héritier un royaume intact, non pas seulement "arbitrer" des modes éphémères comme autant de clubs philosophiques ou de loges franc-maçonnes. La Chrétienté s'est ainsi édifiée par l'élan missionnaire, depuis le combat contre l'arianisme, contre le paganisme, via la conversion très virulente des Saxons par Charlemagne, par l'assurance du respect de l'orthodoxie, de la répression des Cathares par Louis IX à celle des Protestants par Louis XIV : le roi de France prend parti dès lors que l'intégrité de la civilisation France est en jeu. Il ne s'agit pas d'une posture politicienne mais d'une mission fondamentale.

Prenons, à cet égard, un dernier exemple historique en dehors de la sphère religieuse, qui concerne particulièrement la famille d'Orléans : quand on accuse Charles X d'entretenir une acception trop royaliste, j'ai presque envie d'écrire souverainiste (au sens où le souverain demeure prépondérant), de la Charte de 1814, c'est précisément le choix mais surtout le devoir opéré par ce dernier roi de France en exercice, d'être fidèle à son titre et à son sacre. Cette fidélité nécessite de prendre parti pour la tradition contre le libéralisme politique qui s'installait alors. Louis-Philippe, digne fils de son père, a fait un choix politique, et réellement politicien celui-là : l'usurpation et l'embrassade à bras-le-corps du libéralisme et du nationalisme.


II. Le relativisme religieux

Henri d'Orléans a écrit : La politique politicienne ne peut donc être la voie Royale, mais seule celle qui se fonde sur des valeurs éthiques, des valeurs d’espérance, celles que notre civilisation a toujours prônées depuis Platon et qui, à partir de Clovis sont devenues chrétiennes. L’éthique n’a rien de commun avec le religieux et dans notre modernité, il ne faut pas mélanger les croyances religieuses qui relèvent de chaque conscience avec l’éthique qui devrait concerner tout un chacun. C’est pourquoi la séparation de l’Etat d’avec l’Eglise, d’avec TOUTES les confessions est gravée dans la Loi de 1905. Elle est nécessaire et suffisante et rejoint l’injonction du Christ : »rends à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Lui… » En revanche la dérive laïque actuelle, qui devient une religion nihiliste obligatoire d’Etat, poursuivant les uns et favorisant les autres, est une terrible et grave erreur politique qui divise la France et qui ne l’unit plus, car elle encage tout un chacun dans un communautarisme obligé.

A partir du commentaire précédent, on ne doit pas être étonné que le comte de Paris revendique les valeurs, si l'on peut dire, et l'héritage du roi des Français ; cependant, il va encore plus loin. Non content, finalement, d'être fidèle à la Charte de 1830 de son aïeul qui a ôté à la religion catholique son statut de religion d’État, statut que la Charte de 1814 de Louis XVIII et de Charles X lui octroyait encore, il va jusqu'à embrasser la doctrine républicaine de la laïcité et jusqu'à cautionner la loi de 1905. Car après tout, comme il l'écrit, et cohérent avec son idée de la royauté comme présidence des opinions, la foi est l'affaire de chacun, et l'éthique doit pouvoir réunir tout un chacun. Voilà que nous en revenons à la philosophie des Lumières qui réapparaît sous la plume du comte de Paris sans dire son nom, car c'est bien là de la Vertu et de la Raison des philosophes dont il est question, valeurs tout humaines plaçant Dieu à l'écart et devant suppléer un catholicisme jugé par trop obscurantiste. On comprend qu'on ne mentionne aucunement quelque sacre dont on aurait grand peine à déterminer l'utilité dans un tel contexte. Certes, le comte de Paris dénonce implicitement la collusion de l’État actuel avec l'islam, en violation de la laïcité républicaine, et le laïcisme comme le communautarisme, sans paraître vouloir reconnaître que c'est la tradition dont il se réclame qui a été la matrice des dérives radicales et nihilistes contemporaines. Le rôle d'un roi de France n'est pas contemplatif, il est celui d'un roi catholique qui veille à la pérennité spirituelle de la civilisation France. Le roi des Français orléaniste, lui, comme les réactionnaires républicains d'aujourd'hui, a apparemment la nostalgie d'une France ancienne qui s'assumait, mais le principe dont il est issu, révolutionnaire et nationaliste, implique cette destruction même.


III. L'usurpation nationaliste

Henri d'Orléans a écrit : C’est ainsi que depuis Hugues Capet, tous les Rois de France furent Français de souche et aucun immigré Anglais ou Espagnol qui obtiendrait la double nationalité ne pourra régner sur la France et, à fortiori, s’il descend d’un dictateur espagnol ou des Bourbon par les femmes. Les Lois Fondamentales du Royaume, en outre, ont prévu, lorsque le Roi est trop jeune ou dans l’incapacité de régner, de désigner son plus proche parent comme Régent entouré d’un Conseil de Régence. Souvenez vous de Saint Louis partant aux croisades et confiant la Régence à sa Mère Blanche de Castille, ou encore Louis XV, Roi à six ans, qui eut son Grand Oncle Philippe d’Orléans, plus connu sous le nom de Régent. Les titres importent peu car la mission doit être effective.

Il eût été impensable que dans un article ayant pour sujet la mission dynastique des Orléans, soit d'un roi des Français, le comte de Paris n'évoquât pas Mgr. Louis de Bourbon, l'héritier lui, des rois de France, sur un mode indirect. Ainsi, on nous concède qu'avant la dynastie des Capétiens, des monarques ayant régné sur la Francie occidentale n'étaient pas de ce qu'il conviendrait d'appeler de pur sang français : il est certain que le parler vieil-allemand de Charlemagne ne transporterait pas les foules dans les provinces de nos jours. Toutefois, il faut surtout s'intéresser au terme de "français de souche" employé par Henri d'Orléans. Faudrait-il voir là une conception raciale, et alors très germanique et point du tout romaine paradoxalement, de la royauté ? Je ne saurais croire que le comte de Paris ignore à quel point le sang des successeurs de Hugues Capet a été mêlé, du fait du mariage de ses descendants avec de nombreuses princesses étrangères, dès lors je suppose que l'expression signifierait un lieu de naissance en France, ainsi qu'une éducation française. Toutefois, le raisonnement du comte de Paris dévoile son origine républicaine dès lors qu'il s'oublie à évoquer la double nationalité, en faisant un parallèle maladroit entre la prétention - selon lui - de Mgr. Louis de Bourbon à la couronne de France, et les prétentions anglaises étrangères de la Guerre de Cent ans. Car de quelle double nationalité peut-il donc s'agir de nos jours ? Serait-ce à dire qu'aujourd'hui, pour être successible, un prince capétien devrait brandir sa carte d'identité de la république française comme un honneur insigne ? Outre le fait que cela trahit la conception nationaliste de la France des Orléans, rien n'est plus faut car s'agissant d'une lignée royale, le droit du sol ne saurait primer le droit du sang, qui seul fonde le droit d'aînesse : est-on moins fils de son père parce qu'on est né ailleurs ? Est-on français désormais parce que l'on naît et réside dans la république, plutôt que par la noblesse du sang et la fidélité aux valeurs royales ? C'est là un raisonnement aussi bâtard que l'était la monarchie de Juillet. Je laisserai également à mes lecteurs, eu égard aux insinuations d'Henri d'Orléans sur Mgr. Louis de Bourbon, le soin de se demander s'il est plus infamant de descendre de Franco que d'être issu d'un régicide, Philippe-Égalité, et d'un usurpateur, Louis-Philippe. De même que quand on en est réduit à relayer la rumeur d'une ascendance Bourbon de notre prince par les femmes seulement, du fait d'une infidélité, c'est que l'on ne doit guère être sûr de son fait, et moins encore de son droit.


Bien triste est, en vérité, cette défense d'un royalisme révolutionnaire, alors que le texte fait quelques constats judicieux sur les dérives de la modernité, et bien plus dommage encore ce refus de reconnaissance du droit d'aînesse de Mgr. Louis de Bourbon, duc d'Anjou, quand la famille royale de France se devrait d'être unie pour relever le Trône et l'Autel, pour le bien et la gloire de notre pays.

Mahomet le faux prophète, par Jacques de Voragine (XIIIème siècle)

« C'est sous le pontificat de Boniface IV, après la mort de Phocas et sous le règne d'Héraclius, vers l'an du Seigneur 610, que le mage et faux prophète Mahomet commença à induire en erreur les Ismaélites ou descendants d'Agar, c'est-à-dire les Sarrazins. Et voici, d'après une histoire de cet imposteur, comment il s'y prit. Un clerc fameux, dépité de ne pouvoir obtenir de la curie romaine un honneur qu'il désirait obtenir, se réfugia outre-mer, où il fit de nombreuses dupes. Rencontrant Mahomet, il lui déclara qu'il le mettrait à la tête de son peuple. Et, d'abord, il accoutuma une colombe à venir manger des grains qu'il introduisait dans l'oreille du jeune Sarrazin : de telle sorte que la colombe, dès qu'elle apercevait Mahomet, accourait sur son épaule et mettait son bec dans son oreille. Alors le clerc susdit, ayant convoqué le peuple, lui dit que celui-là devrait être son chef que lui désignerait l'Esprit-Saint, descendant sur lui sous la forme d'une colombe. Puis il lâcha la colombe, qui vint se placer sur l'épaule de Mahomet et lui becqueta dans l'oreille. Le peuple crut que c'était le Saint-Esprit qui descendait sur lui, pour lui dicter à l'oreille la parole de Dieu. Ainsi Mahomet trompa les Sarrazins, qui, le prenant pour chef, envahirent le royaume de la Perse et tout l'empire d'Orient jusqu'à Alexandrie.

Voilà ce que raconte une chronique populaire ; mais plus vraisemblable est une autre version, que nous allons rapporter maintenant. D'après celle-ci Mahomet, inventant lui-même des lois, feignait de les recevoir de l'Esprit-Saint, sous la forme d'une colombe. Dans ces lois, il introduisit bon nombre de choses empruntées à l'Ancien Testament et au Nouveau Testament. Car, dans sa première jeunesse, il avait été marchand, avait parcouru avec ses chameaux l’Égypte et la Palestine, et s'était souvent entretenu avec des Juifs et des chrétiens. De là vient que les Sarrazins, de même que les Juifs, pratiquent la circoncision, et s'abstiennent de la viande du porc : Mahomet leur ayant fait croire que le porc avait été créé, après le déluge, de la fiente du chameau. Avec les chrétiens, les Sarrazins croient en un seul Dieu tout-puissant, créateur de toutes choses. Mêlant ainsi le vrai au faux, Mahomet affirme que Moïse a été un grand prophète, et le Christ un prophète plus grand encore, né d'une vierge et par la seule vertu de Dieu. Il dit aussi, dans son Alcoran, que le Christ, dans son enfance, a créé des oiseaux avec le limon de la terre. Mais il dit ensuite que ce n'est point le Christ lui-même qui a subi la passion et est ressuscité : d'après lui c'est un autre homme qui aurait subi la passion, à la place du Christ.

Une femme noble nommée Cadicha, qui était à la tête d'une province appelée Corocanie, voyant cet homme admis dans la familiarité des Juifs et des Sarrazins, crut que la majesté divine était en lui. Et, comme elle était veuve, elle le prit pour mari, ce qui le rendit maître de toute la province. Et lui, par ses artifices, il fit croire non seulement à cette femme, mais aux Juifs et aux Sarrazins, qu'il était le Messie promis par la Loi. Mais, dans la suite, Mahomet eut de fréquents accès d'épilepsie. Et comme Cadicha s'en affligeait, car cette maladie était considérée comme un signe d'impureté, il imagina de lui dire que ces accès étaient causés par l'émotion qu'il ressentait des fréquentes visites de l'archange Gabriel.

Ailleurs encore on lit que le maître de Mahomet fut un moine appelé Serge, qui fut chassé par ses frères pour avoir partagé l'hérésie des Nestoriens, ou, suivant d'autres, celle des Jacobites : secte qui prêche la circoncision, et prétend que le Christ a été non un Dieu, mais un homme juste et saint, conçu du Saint-Esprit, et né d'une vierge, toutes choses que croient également les Mahométans. Ce serait donc ce Serge qui aurait instruit Mahomet dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Car jusque-là le jeune homme, avec toute la race des Arabes, adorait Vénus ; et aujourd'hui encore, le jour sacré, pour les Sarrazins, est le vendredi, de même que pour les Juifs le samedi ou sabbat, et pour les chrétiens le dimanche, ou jour du Seigneur.

Enrichi de la fortune de sa femme Cadicha, Mahomet prit une telle ambition qu'il rêva de devenir maître de l'Arabie entière. Mais comme il voyait qu'il ne pourrait pas dominer les Arabes par la violence, il résolut de se faire passer pour prophète, de manière à les subjuguer par une apparente sainteté. Tenant dans un lieu secret le susdit Serge, il lui demandait conseil sur toutes choses, et disait ensuite au peuple que c'était l'archange Gabriel qui le conseillait. Ainsi tout le peuple se laissa séduire et l'accepta pour chef. On dit aussi que Serge, qui avait été moine, voulut que les Sarrazins revêtissent l'habit monacal, ou du moins la cagoule sans le capuchon, et que, à l'imitation des moines, ils fissent, à heure fixe, de nombreuses génuflexions et prières, mais en se tournant vers le midi, pour se distinguer des Juifs, qui se tournaient vers l'occident, et des chrétiens, qui se tournaient vers l'orient. Et, en effet, ce sont des pratiques que les Sarrazins observent encore aujourd'hui. Nombreuses sont les lois que Mahomet, à l'instigation de Serge, prit dans la loi mosaïque. C'est ainsi que les Sarrazins font de fréquentes ablutions ; avant de prier, ils doivent se purifier en se lavant les mains, les bras, le visage, la bouche et tous les membres de leur corps. Dans leurs prières, ils adorent Dieu, qui n'a point d'égal, et Mahomet, son prophète. Ils jeûnent pendant un mois entier de l'année ; et, pendant ce jeûne, ils ne peuvent manger que la nuit. Aussi longtemps qu'il fait assez clair pour qu'on distingue le blanc du noir, ils ne peuvent ni manger, ni boire, ni se souiller en s'unissant à la femme. Ce n'est que depuis le coucher du soleil jusqu'à l'aube du jour suivant qu'ils peuvent manger, boire et se servir de leurs femmes légitimes. Une fois par an, ils doivent se rendre en pèlerinage à la Mecque, où se trouve une maison appelée la Maison de Dieu, qu'ils disent avoir été construite par Adam, et où ils croient qu'ont prié tous les prophètes, depuis Abraham et Ismaël jusqu'à Mahomet. Ils doivent faire le tour de cette maison, vêtus de robes sans couture, et jeter des pierres à l'intérieur, pour lapider le diable. Toutes les viandes leur sont permises, sauf le porc, le sang et les animaux qui ne sont point tués de la main des hommes. Chacun d'eux a le droit d'avoir à la fois quatre femmes, et de répudier ses femmes trois fois. Ils peuvent, en outre, avoir, en aussi grande quantité qu'ils veulent, des captives et concubines, qu'ils ont le droit de revendre à volonté, à moins qu'elles n'aient enfanté de leurs œuvres. Ils ont également le droit de prendre des femmes dans leur propre famille, pour fortifier leur race. L'homme surpris avec une femme adultère est lapidé avec elle ; l'homme surpris en fornication avec une femme ne lui appartenant pas est frappé de quatre-vingts coups de verge. Seul Mahomet prétendit que, par la voix de l'ange Gabriel, Dieu lui avait permis d'approcher les femmes des autres, afin d'engendrer des sages et des prophètes. Un jour, cependant, un de ses esclaves, qui avait une femme très belle, l'ayant trouvée avec Mahomet, la répudia. Et Mahomet la prit chez lui avec ses autres femmes ; mais, craignant les murmures du peuple, il raconta qu'une charte lui avait été donnée du ciel, d'après laquelle la femme répudiée par son mari appartenait à celui qui l'avait recueillie : loi que les Sarrazins observent encore aujourd'hui. Quand l'un d'entre eux est accusé en justice, il n'a qu'à affirmer, sous serment, son innocence pour être acquitté. Les voleurs sont d'abord battus de verges ; à la seconde récidive on leur coupe une main ; à la troisième, un pied. Enfin, l'usage du vin est absolument interdit. A ceux qui obéissent à tous les commandements de sa loi, Mahomet promet le paradis, c'est-à-dire un jardin de délices tout arrosé de cours d'eau, où ils auront des demeures éternelles, un ciel toujours pur et doux, des mets excellents, des vêtements de soie, et où ils pourront s'accoupler en mille façons voluptueuses avec des vierges d'une beauté surnaturelle. Des anges s'y promèneront à toute heure, leur offrant du lait et du vin dans des vases d'or et d'argent. Ses élus y verront aussi trois fleuves, l'un de lait, l'autre de miel et l'autre de vin. Et ils y verront des anges si grands qu'ils auront besoin d'une journée entière pour mesurer l'espace compris entre leurs deux yeux. Ceux qui ne croient pas en Mahomet seront au contraire condamnés à un enfer sans fin. Mais de quelques péchés qu'un homme soit chargé, si, dans l'instant de sa mort, il croit à Mahomet, celui-ci obtiendra de Dieu son salut à l'heure du jugement.

Les Sarrazins croient encore bien d'autres choses au sujet de leur faux prophète : par exemple que Dieu, en créant le ciel et la terre, avait devant les yeux le nom de Mahomet, et que, si Mahomet n'avait pas dû naître, Dieu n'aurait créé ni le ciel ni la terre. On raconte aussi que Mahomet a pris la lune dans son sein, l'a partagée en deux, puis reformée entière. On raconte que, des ennemis voulant lui faire avaler du poison dans de la viande d'agneau, l'agneau lui aurait dit : « Garde-toi de me manger, car j'ai en moi du poison ! » Ce qui n'empêcha pas Mahomet de mourir empoisonné. »


Jacques de Voragine, La légende dorée (XIIIe s.) - p. 779-784 (éd. du Seuil)

vendredi 20 novembre 2009 | By: Mickaelus

Recommandations de son oncle ermite à Perceval

"Et maintenant, dit l'ermite, raconte-moi, je te prie, quelle a été ta vie, ce que tu as fait, sans rien me cacher ni mentir.

- C'est seulement aujourd'hui, répondit Perceval, que je comprends avec angoisse combien longtemps j'ai erré sans guide, privé du secours de toute joie. Je me sens accablé, car je n'ai rien fait d'autre que rechercher des combats. Et je suis même irrité en mon cœur contre Dieu car, non content de susciter chacun des soucis qui m'assaillent, il les a fait croître avec acharnement. Tout bonheur a été pour moi enseveli dans une tombe. Si ce Dieu dont me parlait ma mère, ce Dieu qu'elle me décrivait comme l'être le plus beau et le plus lumineux qui fût au monde, m'avait accordé son secours, ma joie n'eût point connu de bornes. Or mon âme sombre aujourd'hui dans une douleur sans fond. - Enfant, l'interrompit l'ermite, as-tu jamais demandé son aide à Dieu ? - Non, confessa Perceval, je me fiais trop à ma force, à mon audace et à mon courage. - Alors, dit l'ermite, ne t'étonne pas de te sentir si seul et abandonné."

Perceval demeura silencieux. L'ermite soupira et reprit : "Enfant, je sais que tu vaux mieux que tu ne le prétends. Mais tu dois faire confiance à Dieu et te garder de proférer des paroles qui sont autant de blasphèmes. J'aimerais te montrer que Dieu, loin d'être responsable en rien de tes malheurs, sera au contraire toujours prêt à te seconder. Bien que je ne sois pas un clerc, j'ai lu et recopié de ma main ce qu'enseignent les livres de vérité. Je sais que l'homme doit sans cesse se tenir prêt à servir. Ainsi mérite-t-il l'aide de celui qui ne se lasse jamais d'assister les âmes en détresse. Sois ferme en ta foi et ne te laisse pas envahir par le doute. Oui, Dieu est lumière, mais il est aussi vérité et justice, et ni ta violence ni ta colère ne lui arracheront son aide. Quiconque te verra irrité contre Dieu te tiendra pour un homme de peu de sens. Songe à ce qu'il advint de Lucifer et de tous les anges qui le suivirent. Et pourtant, à l'origine, ils étaient des êtres bons et lumineux. Ah ! Dieu ! d'où leur est venue la haine qui les a menés, après de sombres combats, en un lieu de souffrance et de misère ?

Quand Lucifer, avec sa suite, s'abîma dans l'enfer, Dieu le remplaça par un homme : il prit de la terre et en forma le noble Adam. Du corps d'Adam, il détacha Ève qui, pour avoir refusé d'écouter son créateur, nous précipita tous dans l'infortune et ruina tout notre bonheur. De ces deux êtres naquirent des enfants, mais l'un d'eux, cédant à la démesure, en vint par un inconcevable orgueil à souiller son aïeule, laquelle était encore vierge. Or beaucoup de gens, avant d'avoir compris le sens de ces paroles, s'étonnent et demandent comment chose pareille put advenir. Elle advint pourtant, et ce fut là une très grave faute."

Perceval l'interrompit : "Bel oncle, dit-il, je ne puis croire qu'il en ait été ainsi. De quel père était donc né l'homme qui ravit la pureté virginale de son aïeule comme tu me le contes ? Tu aurais mieux fait de te taire sur ce point ! - Je vais pourtant te l'expliquer, répondit l'ermite, et si je ne dis pas la vérité vraie, regarde-moi comme un trompeur abominable. Il ne faut pas s'arrêter aux mots, mais en comprendre le sens profond. C'est la terre qui était la mère d'Adam, puisqu'il se nourrissait des fruits de la terre. En ce temps-là, la terre était encore vierge. Mais Adam fut le père de Caïn, lequel tua son frère Abel pour lui disputer un bien misérable. Et quand le sang d'Abel tomba sur la terre pure, c'en fut fait de sa virginité. Vois-tu désormais comment le fils d'Adam ravit la virginité de sa propre aïeule ? - Je le vois, répondit Perceval.

- Alors, reprit l'ermite, naquit la haine entre les hommes, et cette haine n'a jamais cessé depuis. Toutefois, il n'est rien de si pur au monde qu'une vierge exempte de toute fausseté, et Dieu lui-même fut le fils d'une vierge. Il s'est modelé sur l'image du fils de la première vierge, et cela, de la part d'un être d'une essence aussi haute, prouvait son grand amour pour les hommes. Avec la race d'Adam commença certes notre infortune, mais aussi notre félicité, puisque celui qui est le maître de tous les anges condescend à nous reconnaître comme issus de son lignage. Hélas ! ce lignage entraîne aussi jusqu'à nous une lourde charge de péchés qu'il nous faut supporter.

Pour la supporter, nous devons prier Dieu de nous accorder son aide. Si nous sommes sincères, il ne la refuse jamais. Ayant, par loyal amour, revêtu forme humaine, il a, par empressement loyal, ardemment combattu la déloyauté. N'aie donc point de rancune à son encontre si tu ne veux compromettre ta destinée. Montre-toi moins inconsidéré en tes paroles et en tes actions. Je vais te dire quel châtiment attend celui qui prétend venger ses souffrances par des paroles de démesure : lui-même se condamne par sa propre bouche. Crois-en le témoignage des sages de l'ancien temps : il est toujours vrai et nous garantit la vérité de ce discours. Platon l'avait déjà dit en son temps, et la Sibylle aussi, qui fut prophétesse. Sans se tromper en rien, ils ont annoncé, de longues années à l'avance, la venue certaine de celui qui rachèterait la race humaine. Celui dont la main régit l'univers nous a, avec son amour divin, arrachés à la noirceur de l'enfer ; il n'y a laissé que ceux qui ne savent point commander à leurs passions.

Les justes paroles de ces prophètes nous parlent de celui qui sait véritablement aimer. C'est une lumière qui pénètre au fond de toutes choses. Rien ne peut faire chanceler cette force d'amour. Tous ceux à qui il manifeste son amour connaissent en cet amour une joie intense. Mais, en ce monde, les hommes agissent fort diversement : ils peuvent, à leur guise, acquérir son amour ou bien s'attirer sa colère. Demande-toi lequel des deux te sera du plus grand secours. Le malheureux qui n'éprouve point de repentir fuit le loyal amour divin ; l'homme qui reconnaît ses torts et souhaite les expier s'attire une grâce sans prix. Cette grâce lui viendra de celui qui sonde jusqu'au tréfonds de nos pensées les plus secrètes. Car la pensée peut se soustraire au regard du soleil, la pensée, bien qu'aucune serrure ne l'enferme, peut demeurer cachée, impénétrable à toute créature mais, dans quelques ténèbres qu'elle se complaise, Dieu la déchiffre sans peine. Il a le pouvoir de tout éclairer, et son éclat rayonne à travers la paroi ténébreuse dont s'enveloppe la pensée, il plonge jusqu'au fond d'un élan que nul n'aperçoit ni ne peut entendre.

Quand la pensée jaillit du fond de nous-mêmes, elle n'est jamais si rapide que Dieu n'ait eu le loisir de l'examiner avant que du cœur elle n'arrive jusqu'à la peau. Et quand cette pensée est pure, il l'accueille avec bonté. Si Dieu sait ainsi pénétrer toutes nos pensées, quelle ne doit pas être sa douleur devant les actes que nous dicte notre faiblesse ! Quand les œuvres d'un homme écartent de lui la faveur divine et accablent Dieu de honte, de quel secours lui serait donc le savoir du monde ? Où sa pauvre âme pourrait-elle trouver refuge ? Si tu es décidé à affliger Dieu, c'est en définitive toi-même que tu affligeras le plus. Tourne donc ton cœur vers le bien, mérite que Dieu récompense ton bon vouloir."

* D'après l'œuvre de Wolfram von Eschenbach


Jean Markale, Perceval le Gallois (1995), dans Le cycle du graal, tome 2

samedi 7 novembre 2009 | By: Mickaelus

Elégie sur les troubles d'Amboise (1560), par Ronsard


A Guillaume Des Autels gentilhomme charrolois


Des Autelz, que la loy, et que la rethoricque
Et la Muse cherist comme son filz unicque,
Je suis esmerveillé que les grandz de la Court
(Veu le temps orageux qui par l'Europe court)
Ne s'arment les costez d'hommes qui ont puissance
Comme toy de plaider leurs causes en la France,
Et revenger d'un art par toy renouvellé
Le sceptre que le peuple a par terre foulé.
Ce n'est pas aujourd'huy que les Rois et les Princes
Ont besoing de garder par armes leurs provinces,
Il ne faut acheter ny canons, ny harnois,
Mais il fault les garder seulement par la voix,
Qui pourra dextrement de la tourbe mutine
Appaiser le courage et flatter la poictrine :
Car il fault desormais deffendre noz maisons,
Non par le fer trenchant mais par vives raisons,
Et courageusement noz ennemis abbatre
Par les mesmes bastons dont ils nous veullent battre.
Ainsi que l'ennemy par livres a seduict
Le peuple devoyé qui faucement le suit,
Il fault en disputant par livres le confondre,
Par livres l'assaillir, par livres luy respondre,
Sans monstrer au besoing noz courages failliz,
Mais plus fort resister plus serons assailliz.

Si ne voy-je pourtant personne qui se pousse
Sur le haut de la breche et l'ennemy repousse,
Qui brave nous assault, et personne ne prend
La picque, et le rempart brusquement ne deffend :
Les peuples ont recours à la bonté celeste,
Et par priere à Dieu recommandent le reste,
Et sans jouer des mains demeurent ocieux :
Cependant les mutins se font victorieux.

Carles et toy et moy, seulz entre cent mille hommes
Que la France nourrist, opposez nous y sommes,
Et faisant de nous trois paroistre la vertu,
D'un magnanime cueur nous avons combatu,
Descouvrant l'estomac aux playes honorables,
Pour soustenir l'Église, et ses loix venerables,
Et celles du païs auquel nous sommes nez,
Et pour l'ayde duquel nous sommes ordonnez.

Durant la guerre à Troye, à l'heure que la Grece
Pressoit contre les murs la Troyenne jeunesse,
Et que le grand Achille empeschoit les ruisseaux
De porter à Thetis le tribut de leurs eaux,
Ceux qui estoyent dedans la muraille assiegée,
Ceux qui estoyent dehors dans le port de Sigée,
Failloyent egallement : mon Desautels, ainsi
Noz ennemis font faulte et nous faillons aussy.

Ils faillent de vouloir renverser nostre empire,
Et de vouloir par force aux Princes contredire,
Et de presumer trop de leur sens orgueilleux,
Et par songes nouveaux forcer la loy des vieulx :
Ils faillent de laisser le chemin de leurs peres,
Pour ensuyvre le train des sectes etrangeres :
Ilz faillent de semer libelles et placars,
Plains de derisions, d'envye, et de brocars,
Diffamans les plus grandz de nostre court Royalle,
Qui ne servent de rien qu'à nourrir un scandale :
Ils faillent de penser que tous soyent aveuglez,
Que seulz ils ont des yeux, que seulz ils sont reiglez,
Et que nous fourvoyez ensuyvons la doctrine
Humaine et corrompue, et non pas la divine :
Ilz faillent de penser qu'à Luther seulement
Dieu se soit apparu, et generalement
Que depuis neuf cens ans l'Église est depravée,
Du vin d'ipochrisie à longs traictz abreuvée,
Et que le seul escrit d'un Bucere vaut mieux,
D'un Zvingle, ou d'un Calvin (hommes seditieux),
Que l'accord de l'Église, et les statuz de mille
Docteurs, poussez de Dieu, convocquez au concile :
Que faudroit-il de Dieu desormais esperer,
Sy luy doux et clement avait soufert errer
Sy long temps son Église ? Est-il autheur de faute ?
Quel gain en reviendroit à sa majesté haute ?
Quel honneur, quel profict de s'estre tant celé
Pour s'estre à un Luther seulement revelé ?

Or nous faillons aussi, car depuis sainct Gregoire
Nul pape (dont le nom soit escrit en histoire)
En chaire ne prescha : et faillons d'autre part
Que le bien de l'Église aux enfans se depart.
Il ne faut s'estonner, Chrestiens, sy la nacelle
Du bon pasteur sainct Pierre en ce monde chancele,
Puis que les ignorans, les enfans de quinze ans,
Je ne scay quelz muguetz, je ne scay quels plaisans
Tiennent le gouvernal, puis que les benefices
Se vendent par argent, ainsi que les offices.

Mais que diroit sainct Paul, s'il revenoit icy,
De noz jeunes prelatz, qui n'ont poinct de soucy
De leur pauvre troupeau, dont ils prennent la laine,
Et quelque fois le cuir : qui tous vivent sans peine,
Sans prescher, sans prier, sans bon exemple d'eux,
Parfumez, decoupez, courtizans, amoureux,
Veneurs, et fauconniers, et avecq' la paillarde
Perdent les biens de Dieu, dont ilz n'ont que la garde.

Que diroit il de veoir l'Église à Jesuschrist,
Qui fut jadis fondée en humblesse d'esprit,
En toute patience, en toute obeissance,
Sans argent, sans credit, sans force, ny puissance,
Pauvre, nue, exilée, ayant jusques aux os
Les coups de fouetz sanglans imprimez sur le doz,
Et la voir aujourd'huy riche, grasse, et hautaine,
Toute pleine d'escuz, de rentes, et dommaine ?
Ses ministres enflez, et ses Papes encor,
Pompeusement vestuz de soye et de drap d'or ?
Il se repentiroit d'avoir soufert pour elle
Tant de coupz de baston, tant de peine cruelle,
Tant de bannissemens, et voyant tel mechef
Priroit qu'un traict de feu luy accablast le chef.

Il fault donc corriger de nostre saincte Église
Cent mille abuz commis par l'avare prestrise,
De peur que le courroux du Seigneur tout puissant
N'aylle avecques le feu noz fautes punissant.

Quelle fureur nouvelle a corrompu nostre aise ?
Las ! des Lutheriens la cause est tresmauvaise,
Et la deffendent bien : et par malheur fatal
La nostre est bonne et saincte, et la deffendons mal.

O heureuse la gent que la mort fortunée
Ha depuis neuf cens ans soubs la tombe emmenée !
Heureux les peres vieulx des bons siecles passez,
Qui sont sans varier en leur foy trespassez,
Ains que de tant d'abuz l'Église fust malade :
Qui n'ouyrent jamais parler d'Oecolampade,
De Zvingle, de Bucer, de Luther, de Calvin,
Mais sans rien innover au service divin,
Ont vescu longuement, puis d'une fin heureuse
En Jesus ont rendu leur ame genereuse.

Las ! pauvre France, helas ! comme une opinion
Diverse a corrompu ta premiere union !
Tes enfans, qui devroyent te garder, te travaillent,
Et pour un poil de bouc entre eulx mesmes bataillent,
Et comme reprouvez, d'un courage meschant
Contre ton estomac tournent le fer tranchant !

N'avions nous pas assez engressé la campaigne
De Flandres, De Piedmont, de Naples, et d'Espaigne,
En nostre propre sang, sans tourner les cousteaux
Contre toy, nostre mere, et tes propres boyaux ?
A fin que du grand Turc les peuples infidelles
Rissent en nous voyant sanglans de noz querelles ?
Et, en lieu qu'on les deust par armes surmonter,
Nous vissent de nos mains nous mesmes nous donter,
Ou par l'ire de Dieu, ou par la destinée
Qui te rend par les tiens, ô France, exterminée ?

Las ! fault il, ô destin, que le sceptre François,
Que le fier Allemant, l'Espagnol et l'Anglois
N'a sceu jamais froisser, tombe soubs la puissance
Du peuple qui devroit luy rendre obeïssance ?
Sceptre qui fut jadis tant craint de toutes pars,
Qui jadis envoya outre mer ses soldars
Gaigner la Palestine, et toute l'Idumée,
Tyr, Sydon, Antioche, et la ville nommée
Du sainct nom, où Jesus, en la croix attaché,
De son precieux sang lava nostre peché :
Sceptre qui fut jadis la terreur des Barbares,
Des Turcs, des Mammelus, des Perses et Tartares,
Bref, par tout l'univers tant craint et redouté,
Fault il que par les siens luy mesme soit donté !

France, de ton malheur tu es cause en partie,
Je t'en ay par mes vers mille fois advertye,
Tu es marastre aux tiens, et mere aux estrangers,
Qui se mocquent de toy quand tu es aux dangers :
Car la plus grande part des estrangers obtiennent
Les biens qui à tes fils justement appartiennent.

Pour exemple te soit ce docte Des Autelz,
Qui à ton los a faict des livres immortels,
Qui poursuyvoit en court des long temps une affaire,
De bien peu de valleur, et ne la pouvoir faire
Sans ce bon Cardinal, qui rompant le sejour
Le renvoia content en l'espace d'un jour.
Voila comme des tiens tu fais bien peu de conte,
Dont tu devrois au front toute rougir de honte.

Tu te mocques aussi des profetes que Dieu
Choisit en tes enfans, et les fait au meillieu
De ton sein apparoistre, à fin de te predire
Ton malheur advenir, mais tu n'en fais que rire.

Ou soit que du grand Dieu l'immense eternité
Ait de Nostradamus l'entousiasme excité,
Ou soit que le daimon bon ou mauvais l'agite,
Ou soit que de nature il ayt l'ame subite,
Et outre le mortel s'eslance jusqu'aux cieulx,
Et de là nous redit des faicts prodigieux :
Ou soit que son esprit sombre et melancolique,
D'humeurs grasses repeu, le rende fantastique,
Bref, il est ce qu'il est : si est ce toutesfois
Que par les mots douteux de sa profette voix,
Comme un oracle anticque, il a des mainte année
Predit la plus grand part de nostre destinée.

Je ne l'eusse pas creu, si le ciel, qui depart
Bien et mal aux humains, n'eust esté de sa part :
Certainement le ciel, marry de la ruine
D'un sceptre si gaillard, en a monstré le signe :
Depuis un an entier n'a cessé de pleurer :
On a veu la comette ardente demeurer
Droict sur nostre païs : et du ciel descendante
Tomber à Sainct Germain une collone ardente :
Nostre Prince au meillieu de ses plaisirs est mort :
Et son filz, jeune d'ans, a soustenu l'efort
De ses propres sujects, et la chambre honorée
De son palais Royal ne luy fut asseurée.

Doncques, ny les haults faicts des Princes ses ayeux,
Ny tant de temples saincts eslevez jusqu'aux cieulx
Par ses peres bastis, ny sa terre puissante,
Aux guerres furieuse, aux lettres fleurissante,
Ny sa propre vertu, bonté et piété,
Ny ses ans bien apris en toute honnesteté,
Ny la devotion, la foy, ny la priere
De sa femme pudicque, et de sa chaste mere,
N'ont envers le destin tant de graces trouvé,
Que malheur si nouveau ne luy soit arrivé,
Et que l'air infecté du terroy Saxonicque
N'ait empuenty l'air de sa terre Gallicque.

Que si des Guysians le couraige haultain
N'eust au besoing esté nostre rempart certain,
Voire et si tant soit peu leur ame genereuse
Se fust alors monstrée ou tardive, ou poureuse,
C'estoit faict que du sceptre, et la contagion
De Luther eust gasté nostre religion :
Mais François d'une part, tout seul avecq' les armes
Opposa sa poictrine à si chaudes alarmes,
Et Charles d'autre part, avecq' devotions
Et sermons, s'opposa à leurs seditions,
Et par sa prevoyance et doctrine severe
Par le peuple engarda de plus courir l'ulcere.

Ils ont maugré l'envye, et maugré le destin,
Et l'infidelle foy du vulgaire mutin,
A l'envy combatu la troupe sacrilege,
Et la religion ont remise en son siege.

O seigneur tout puissant ! pour loyer des bienfaicts
Que ces Princes Lorreins au besoing nous ont faicts,
Et si mes humbles voeus trouvent devant ta face
Quelque peu de credit, je te supply de grace,
Que ces deux Guysians, qui pour l'amour de toy
Ont ramassé l'honneur de nostre antique foy,
Fleurissent à jamais en faveur vers le Prince,
Et que jamais le bec des peuples ne les pince.

Donne que les enfans des enfans yssus d'eux
Soyent aussi bons Chrestiens, et aussi vaillans qu'eux,
Plus grands que nulle envye : et qu'en paix eternelle
Ils puissent habiter leur maison paternelle.
Ou si quelque desastre, ou le cruel malheur
Les menace tous deux, jaloux de leur valeur,
Tourne sur les mutins la menace et l'injure,
Ou sur l'ignare chef du vulgaire parjure,
Ny digne du soleil, ny digne de tirer
L'air, qui nous faict la vie es poulmons respirer.


Pierre de Ronsard, Elégie sur les troubles d'Amboise (1560) - dans Discours, derniers vers

mardi 10 juin 2008 | By: Mickaelus

Adam de la Halle : deux chansons à la Vierge Marie

Parmi une bonne trentaine de chansons qui ont pour thème l'amour courtois, Adam de la Halle ne renonce pas tout à fait à des préoccupations moins mondaines pour prier dans deux de ces chansons la Vierge Marie de ne pas lui tenir trop rigueur de ses aspirations amoureuses. Le corps est perçu comme le vecteur privilégié par lequel l'Ennemi assiège l'homme et le perd tandis que la Vierge Marie dispense cet amour parfait qui conduit au Pardon et à la délivrance.



***

Glorieuse Vierge Marie,
Puisque votre service m'est cher
Et que vous remplissez mon cœur,
Je ferai un chant nouveau pour vous,
Moi qui chante en homme qui implore
Secours pour sa folle conduite ;
Car je paierai cher mes plaisirs
Quand aura lieu l'appel pour le Jugement,
Si vous n'êtes munie d'arguments en ma faveur.

Nul n'aura envie de rire :
Que le jeune homme ne se croie pas à l'abri !
Car l'ignorance n'excuse pas
Les péchés qu'on fait aux fêtes.
Chacun rendra compte de sa vie.
Ah ! noble dame souveraine,
Soyez-moi couverture et manteau,
A moi qui suis si prompt à faire le mal
Et ai par vanité mis en gage mon âme.

Douce dame élevée en gloire,
Fontaine et ruisseau de douceur,
Reine de lignée royale,
Il faut vous souvenir de ceux
Qui doivent vous servir :
Que l'Ennemi par traîtrise
N'en soit le seigneur et maître !
Avec beaucoup de flèches empoisonnées
Il guette vos gens pour les frapper à mort.

Avec Orgueil il a frappé les clercs
Et avec de bons morceaux les Jacobins,
Car Gourmandise règne sur eux ;
Mais il épargne ceux de Cîteaux.
Il a frappé avec Envie moines et abbés
Et les chevaliers avec Brigandage :
Il compte bien nous prendre à la pelle.
Le rapace a encore fait pis :
Avec Luxure il a blessé tout le monde.

Priez votre doux fils qu'il ramène
En bon berger ses agneaux !
Pour vous il fera beaucoup :
Vous avez été pour lui un vase sans tache.
De ceux qui vous ont affligée
Et se repentent de leur folie,
Faites vôtre le fardeau.
Soyez pour eux un fort et un château
Quand l'Ennemi se lance à leur assaut !

***

Qui a aimé une jeune fille ou une dame
- Amour qui n'est que mensonge et vent -
Sait bien comment
La Vierge doit être honorée,
Elle dont on attend une meilleure solde
Si l'on comprend bien cet argument ;
Car une image qu'on voit et sent
Rappelle à l'esprit toute chose.

Plus que de quiconque on doit
S'étonner de certains
Qui sont très éloquents
Envers la chair humaine fardée
Et pensent absolument
Et si follement à elle
Qu'ils ne pensent pas à vous, dame,
Qui êtes plus belle que cent.

Dame par qui la joie est donnée
En héritage à celui
Qui ne la dépense pas en péchant,
Elle est bien guidée
Par une avocate sans tache, l'âme
Pour qui vous voulez doucement
Prier votre doux fruit
Qui vous aime du fond du cœur.

Mon âme a bien lieu de se désoler,
Elle qui voudrait vivre saintement,
Quand le corps par qui elle devrait
Être préservée ne songe qu'à des vanités.
Dame, mettez fin à ce combat !
Le corps a trop d'audace.
L'affaire est si mal engagée
Que l'âme s'en ressent très vite.

Noble reine couronnée
Qui donnez sans réserve votre amour,
Grâce pour ma folle conduite !
Et si elle vous est demandée bien tard
A cause de mes vaines fréquentations
Et de mauvais conseils,
Ne consentez pas, dame redoutée,
A ce que tourne à mon dommage ce retard !

Je vous ai invoquée, dame,
Parce que je n'espère pas de salut
Si ma prière est rejetée
Par vous en qui le pécheur espère.


Adam de la Halle, Chansons, dans Oeuvres complètes (seconde moitié du XIIIe siècle) - (traduction par Pierre-Yves Badel)
lundi 4 février 2008 | By: Mickaelus

Le conseil des démons et la naissance de Merlin

Au tout début de Merlin de Robert de Boron, roman du XIIIe siècle, les démons s'assemblent en un conseil pour déplorer la délivrance des hommes de l'enfer par Jésus Christ, et la liberté qu'il a accordé par Sa Passion à tous les hommes nés et à naître de se repentir et de se soustraire au pouvoir du diable, à l'aide du baptême et de ses ministres. Aussi les démons cherchent-ils un moyen de séduire les hommes afin de les détourner du salut, ce qu'ils trouvent dans la fécondation par l'un d'eux d'une femme, qui donnerait naissance à un enfant capable comme son père de connaître le passé et de gagner à lui la confiance des hommes de cette manière. Cet enfant ne sera autre que Merlin, dont la destinée sera toutefois autre par le moyen que nous verrons ci-dessous.

"Le diable entra dans une violente colère, quand Notre-Seigneur eut pénétré en enfer et en eut jeté hors Adam et Ève et tous ceux qu'il voulait libérer. Frappés d'étonnement à ce spectacle, ils se rassemblèrent.
- Qui est, dirent-ils, cet homme qui nous a pris de force, car tout ce que nous gardions jalousement dans nos forteresses est tombé entre ses mains ? Nous ne pensions pas qu'un homme né d'une femme pût échapper à notre pouvoir. Celui qui nous détruit de la sorte, comment est-il né d'un être humain hors de toute jouissance charnelle, sans que nous en ayons eu connaissance, contrairement à ce qui est le cas pour tous les autres hommes ?
- Ce qui nous a perdus, répondit alors un autre démon, est ce que nous pensions être le plus à notre avantage. Vous souvient-il des paroles des prophètes qui disaient que le fils de Dieu viendrait sur la terre pour racheter le péché d'Ève et d'Adam et de tous les autres pécheurs dont il souhaiterait le salut ? Nous rôdions autour d'eux, nous les saisissions, nous les tourmentions, mais ils nous montraient bien que nos tourments ne les atteignaient pas : ils réconfortaient les pécheurs en leur annonçant que naîtrait sur la terre leur libérateur. Ils le répétèrent tant que c'est à présent arrivé. S'il ne nous avait ravi que ceux-là, nous nous résignerions encore, mais il nous a ravi tous les autres, s'ils agissent avec sagesse. Comment a-t-il fait pour que nous les perdions tous ?
- Ne savez-vous donc pas, répliqua l'un d'eux, qu'il les fait laver avec de l'eau en son nom et avec cette eau il a effacé la jouissance charnelle du père et de la mère, ce qui nous assurait leur possession et nous permettait de nous saisir d'eux partout où nous voulions ? Maintenant nous les avons perdus par cette ablution et nous n'avons plus aucun pouvoir sur eux, à moins que par leurs actes ils ne reviennent à nous. Ainsi cet homme nous a frustrés et nous a dépossédés de notre pouvoir. Mieux encore ! Il a laissé sur la terre ses ministres pour sauver les hommes, même s'ils ont pratiqué nos œuvres, à condition qu'ils veuillent s'en repentir, renoncer à nos œuvres et obéir aux commandements des ministres. Ainsi nous les avons perdus, s'ils se conduisent sagement. Il s'est fait matière spirituelle, Celui qui pour sauver les hommes est venu à notre insu sur la terre naître d'une femme hors du plaisir charnel du couple et donner une valeur aux tourments d'ici-bas. Pourtant nous l'avions approché, nous l'avions tenté de toutes les manières possibles, mais il était resté étranger à toutes nos œuvres : il voulait sauver l'humanité. Il n'a que tendresse pour elle, puisqu'il a subi un si grand supplice pour l'avoir à lui et pour nous la ravir. Nous devrions donc mettre tous nos efforts pour la ramener à nous, car tout ce qu'il nous a pris, prétend-il, n'était pas notre bien. Aussi devrions-nous songer au moyen de tromper les hommes, de leur rendre impossible le repentir et tous rapports avec ceux qui leur dispensent le pardon que cet homme a racheté par sa mort.
- Nous avons tout perdu, s'écrient-il alors d'une seule voix, si jusqu'au dernier moment il a le pouvoir de pardonner ; le pécheur qui regrette ses fautes, même à l'article de la mort, lui appartient, aurait-il toujours accompli nos œuvres. De toute façon nous les avons perdus, si nous ne parvenons par à les lui arracher. Qui nous a le plus [nui], en jetant le trouble parmi nous avec la prédiction de sa venue sur la terre ? Ceux qui nous ont fait le plus grand tort, conviennent-ils dans leur discussion, sont ceux qui ont annoncé son avènement, ce sont eux qui nous ont causé les pires dommages, car plus ils l'annonçaient, plus nous tourmentions les hommes et nous croyons qu'il s'est hâté de venir les aider et de les délivrer des tourments que nous leur infligions. Comment disposer d'un être pour leur insuffler nos pensées, leur montrer les pouvoirs et les ressources dont nous disposons ? Nous avons la faculté de savoir tout ce qui a été fait et dit dans le passé : si nous avions un homme qui eût ce même pouvoir et qui vécût avec les autres hommes sur la terre, il pourrait nous aider à les tromper, tous comme les prophètes qui nous étaient acquis en usaient avec nous et nous trompaient en nous annonçant ce qui à nos yeux était impossible. Cet homme révélerait ce qui s'est fait et dit dans un passé proche ou lointain et gagnerait la confiance de bien des gens.
Il aurait bien travaillé, dirent-ils à l'unanimité, celui qui pourrait créer un homme capable d'inspirer une telle confiance.
- Je n'ai pas le pouvoir, dit l'un d'eux, de procréer et de féconder une femme, mais si je l'avais, ce me serait facile, car je connais une femme qui dit et qui fait tout ce que je veux.
- Il y a tel de nous, répondent les autres, qui peut facilement prendre une apparence humaine et avoir commerce avec une femme, mais il convient qu'il la possède le plus discrètement possible.
Ils tombent d'accord et conviennent d'engendrer un homme capable de séduire l'humanité entière. Fous qu'ils sont de croire que Notre-Seigneur qui sait tout ignore leurs manœuvres ! C'est ainsi que le diable entreprit de créer un être qui eût sa mémoire et son intelligence pour se jouer de Jésus-Christ. Devant cette folie du diable nous devons être pris de colère pour être bernés par une si folle créature."

Le démon incube commence alors ses basses œuvres sur terre et s'acharne sur la famille de la femme dont il a parlé aux autres démons ; il prend pouvoir sur le mari en le ruinant et en le mettant en colère, tandis qu'il provoque la mort de son fils et de sa femme. Le pauvre homme en tombe malade et meurt ; ne restent que ses trois filles, cibles du démon. Ce dernier parvient à débaucher la troisième avec un jeune homme et en répand la nouvelle : la jeune fille est condamnée pour adultère et enterrée vivante. C'est alors qu'un prêtre du pays, Blaise, s'intéresse à l'histoire de cette famille et prend sous sa protection les deux sœurs qui restent :

"- Comment, leur dit-il, est arrivée cette mésaventure à votre père, à votre mère et à votre frère ?
- Nous n'en savons rien, répondirent-elles, si ce n'est que Dieu nous hait, croyons-nous, et ne fait rien pour nous éviter ces tourments.
- Pas du tout ! fit le prêtre, Dieu ne fait personne, mais souffre de voir le pécheur se haïr lui-même. Sachez que tout ce qui est arrivé est l'œuvre du diable. Quant à votre sœur que vous avez si lamentablement perdue, saviez-vous qu'elle se conduisait de la sorte ?
- Seigneur, que Dieu nous vienne en aide, nous n'en savions rien !
- Gardez-vous, dit le saint homme, d'une conduite mauvaise, car elle mène le pécheur et le pécheresse à une mauvaise fin ; aussi gardez-vous en bien, car qui fait une mauvaise fin est perdu à jamais ; et qui veut appartenir à Dieu ne fait ni mauvaise œuvre, ni mauvaise fin."

L'aînée des deux sœurs met tout son cœur à appliquer les bons conseils du saint homme qui enseigne les deux sœurs, mais la cadette est débauchée par une femme de mauvaise vie, envoyée par l'incube, qui lui présente une vie de plaisir et fait si bien que la cadette quitte la maison et devient une prostituée (au contraire de l'adultère de la troisième fille, la prostitution n'est pas punie de mort). Prise de terreur, l'aînée demande à Blaise comment échapper au démon, et celui-ci lui répond :

"- Bien. Crois-tu au Père, au Fils et au Saint-Esprit ? Que ces trois personnes n'en sont qu'une seule en Dieu, la Trinité ? Que Notre-Seigneur est venu sur la terre pour sauver les pécheurs qui recevront le baptême et se conformeront à tous les commandements de la sainte Église et des ministres qu'il laissa ici-bas pour apprendre à croire en son nom ?
- Oui, je le crois, tout comme vous venez de le dire et que je viens de l'entendre. Qu'Il me protège contre les embûches du diable !
- Si tu le crois comme je te le dis, jamais le diable ne pourra t'abuser et, je t'en prie surtout, ne te laisse pas aller à la colère, car c'est à cela que le diable a le plus volontiers recours, il s'en prend à un homme ou à une femme emportés par la colère. Prends donc garde à toutes les fautes que tu pourrais commettre, à tous les ennuis qui pourraient t'arriver. Viens me trouver, confie-les-moi et accuse-t'en à Notre-Seigneur et reconnais-toi coupable devant tous les saints, toutes les saintes et toutes les créatures qui croient en Dieu, qui l'aiment et le servent, ainsi que devant moi. Chaque fois que tu te lèveras et te coucheras, signe-toi au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, fais ton signe de croix sur ta personne, au nom de la croix où il livra son saint Corps, où il souffrit la mort pour éviter aux pécheurs les peines de l'enfer et les préserver du pouvoir du diable. Si tu suis mes recommandations, tu n'as pas à avoir peur du démon. Veille à ce que la nuit, pendant ton sommeil, il y ait toujours une lumière, car le diable déteste la clarté et n'aime pas venir où il la sait."

Deux ans se passent pendant lesquels la jeune fille met en échec le démon. Malheureusement, ce dernier, fin connaisseur des failles du caractère humain, l'amène à la colère en amenant sa sœur la prostituée et une bande de garçons la visiter, l'insulter puis la battre. L'aînée parvient à s'enfermer dans sa chambre mais, tourmentée, s'oublie et s'endort sans les recommandations du prêtre, dans les ténèbres sans s'être signée. L'incube en profite alors pour la déshonorer et la féconder. A son réveil, la jeune fille conçoit son malheur sans trouver son auteur, et comprend qu'elle est la victime du diable. Elle se confie alors à Blaise qui, s'il peine à la croire, finit par lui imposer une pénitence, celle du renoncement définitif à la luxure. Plus tard, le germe du diable devient visible aux yeux de tous, et des juges de la région finissent par avoir vent de cette grossesse étrange ; la jeune fille est enfermée dans une tour jusqu'à la naissance de l'enfant.

"Dès sa naissance il eut tout naturellement les pouvoirs et l'intelligence du diable, son père : mais le démon avait agi imprudemment : il n'ignorait pas que Notre-Seigneur avait racheté par sa mort les pécheurs pris d'un vrai repentir et qu'il avait, lui, séduit la jeune fille pendant son sommeil par ruse et par astuce. Dès qu'elle se rendit compte de cette tromperie, elle reconnut sa faute et implora la miséricorde divine ; après quoi, elle s'en remit aux commandements de Dieu et de la sainte Église qu'elle respecta scrupuleusement. Toutefois Dieu ne voulut pas que le diable fût frustré de ce qui lui revenait et de ce pour quoi il l'avait créé. L'enfant eut donc la science du démon, la connaissance de ce qui avait été dit et fait dans le passé. Mais grâce au repentir de la mère, à l'aveu de ses fautes, à la confession purificatrice, à son ferme et sincère regret de ce qui lui était arrivé contre son gré et sa volonté, grâce enfin à la vertu du baptême qui l'avait lavée du péché aux fonts baptismaux, Notre-Seigneur qui sait tout ne voulut pas que la faute de la mère pût nuire à l'enfant : il lui donna la faculté de connaître l'avenir. De la sorte il connut les actes et les paroles du passé, qu'il tenait du diable, et en outre Notre-Seigneur lui accorda de son côté la connaissance de l'avenir, rendant à chacun ses droits, aux diables les leurs, à Dieu les siens ; car le diable ne forme que le corps, alors que Notre-Seigneur insuffle dans tous les corps son esprit, selon le don de voir, d'entendre et de comprendre et selon l'intelligence dont il dote chacun. Il favorisa cet enfant plus qu'un autre, parce qu'il en avait grand besoin pour savoir de quel côté se ranger.
[...] Il reçut au baptême le nom de Merlin, celui de son aïeul. On le rendit à sa mère pour l'allaiter, car aucune femme n'en avait le courage. Elle l'allaita jusqu'à l'âge de neuf mois et les femmes qui vivaient avec elle ne cessaient de s'étonner de l'enfant, velu comme il l'était, qui à neuf mois avait l'air plus âgé et à neuf mois semblait avoir deux ans ou plus."

A l'âge de dix-huit mois, alors que les femmes qui vivent avec la mère de Merlin veulent la quitter et que cela signifie pour elle l'accomplissement du jugement, l'enfant parle à sa mère pour lui certifier qu'elle ne mourra pas par sa faute. Lors du jugement qui survient peu après, Merlin défend sa mère avec sagesse et passe un marché avec un juge, déclarant qu'il n'est pas juste que sa mère soit condamnée pour un acte involontaire quand d'autres ont fait pire volontairement sans l'être, et lui promettant des révélations sur sa propre mère et sa propre conception. Quand au bout de quinze jours a lieu la confrontation, Merlin fait avouer à la mère du juge que ce dernier est en fait le fils d'un curé. Merlin, pour prouver qu'il est le fil d'un incube et qu'il a été racheté par Dieu, après avoir révélé le passé de la mère du juge, révèle l'avenir proche du curé voué au diable : il va se noyer, ce qui advient et ce qui sauve pour de bon Merlin et sa mère.

La suite dans Merlin : Roman du XIIIe siècle de Robert de Boron (traduction en français moderne par Alexandre Micha).

mardi 8 janvier 2008 | By: Mickaelus

Prosopopée de Louis de Ronsard, par son fils

Louis de Ronsard, père du fameux poète, est mort en 1544 et a combattu pour la France sous Charles VIII, Louis XII et François Ier, notamment pendant les guerres d'Italie aux côtés de Bayard. Dans cette prosopopée, il visite son fils en esprit pour lui donner des recommandations qui sont utiles à tout catholique et à tout honnête homme.



XVI
PROSOPOPÉE DE LOUIS DE RONSARD
SON PERE


Vous qui sans foi errés à l'aventure,
Vous qui tenés la secte d'Epicure,
Amandés vous, pour Dieu ne croyés pas
Que l'ame meure avecques le trespas.
La nuit hastait la moitié de sa course
Et mi-courbé le gardien de l'Ourse
Viroit son char d'un assés petit tour,
Au rond du Pole, en attendant le jour,
Quand j'aperçeu sur mon lit une image
Gresle, sans ôs, qui l'œil, et le visage,
Le cors, la taille, et la parole avoit
De feu mon pere a l'heure qu'il vivoit :
En me poussant, trois fois elle me touche,
La retouchant, s'en vola de ma couche
Loin, par trois fois, et par trois fois revint :
A la parfin plus afreuse me print
La gauche main, et foulant ma poitrine
Me dit ces mots tous remplis de doctrine :
"Mon cher enfant, par le congé de Dieu
Je suis d'enhaut descendue en ce lieu
Pour t'enseigner quel chemin tu dois suivre
En ce bas monde, et comme tu dois vivre,
Comme tu dois plein d'amour et de foi
Venir un jour au ciel avecques moi.
Premierement crain Dieu sur toute chose,
Aye tousjours dedans ton ame enclose,
Sa saincte loi, et toujours JESUSCHRIT,
Nostre Sauveur, en ton cœur soit ecrit.
Apres, mon fils, autant comme toimesme
Ardentement aime ton cher proëme,
Car Dieu le veut, et ne te ry de lui,
Si par malheur lui survient quelque ennui.
D'un serment vain le nom de Dieu ne jure,
Fuy le larcin, abstien toi de luxure,
Ne soi meurdrier, ne soi point glorieus,
Sois humble à tous, porte honneur au plus vieus
En jugement pour gain, ou pour dommage,
Ou pour rancueur ne di faus temoinage.
Ne soie point d'avarice entaché,
Fui les gloutons, fui du vin le peché,
Ne soi menteur, n'use de flaterie,
N'use, malin, d'aucune tromperie
Vers l'Innocent, et soie toujours veu
Croire en la foi que tes peres ont creu.
Mais par sur tout, obeis à ton Prince,
Et n'enfrain point les loix de ta Province,
Soi dous, et sage, et ne sois avancé
De dire à tous ce que tu as pensé,
Ains temporise, et toujours te conseille
Aus gens de bien, et leur preste l'oreille.
Vivant ainsi, tu seras bien heureus,
Riche d'honneurs, et de biens plantureus,
Et, mort, ton ame en la vie eternelle
Se viendra joindre à la mienne, et à celle
De ton feus oncle, et de ta mere aussi,
Qui voit du ciel la peine et le souci
Qui te tourmente, et fait à Dieu priere
Pour ton grand bien de ne t'y lésser guere."
Et par trois fois je la voulu presser,
La cherissant, mais la nueuse idole,
Fraudant mes dois, ainsi que vent s'en vole,
Trois fois touchée, et de peur estonné
M'a dans le lit tout seul abandonné.

Pierre de Ronsard,
Le Bocage (1554)

mardi 13 novembre 2007 | By: Mickaelus

La mort de Roland à Roncevaux

Achille Etna Monchallon, Paysage. Mort de Roland en 778


168

Roland sent bien que sa mort est proche :
sa cervelle sort par ses oreilles.
Il prie d'abord pour ses pairs, que Dieu les appelle à lui,
et pour lui-même ensuite à l'ange Gabriel.
Pour éviter tout reproche, il prit l'olifant,
et Durendal son épée dans l'autre main.
Plus loin encore qu'une portée d'arbalète,
il se dirige vers l'Espagne, dans un guéret.
En haut d'un tertre, sous deux beaux arbres,
il y avait quatre blocs taillés dans le marbre.
Sur l'herbe verte, il est tombé à la renverse ;
il s'est pâmé, car sa mort est proche.

169

Hauts sont les monts et très hauts les arbres.
Il y avait quatre blocs de marbre brillants.
Sur l'herbe verte, le comte Roland se pâme.
Un Sarrasin ne cesse de l'observer ;
couché par terre entre les autres, il faisait le mort,
avait couvert de sang son corps et son visage ;
il se redresse et arrive en courant.
Il était beau et fort et très courageux,
dans son orgueil, il fait une folie qui lui sera fatale :
il porte la main sur Roland et sur ses armes.
Alors il dit : "Le neveu de Charles est vaincu !
J'emporterai cette épée en Arabie."
Comme il la tirait, le comte reprit quelque peu ses sens.

170

Quand Roland sent qu'on lui enlève son épée,
il ouvre les yeux, et lui a dit :
"Toi, sauf erreur, tu n'es pas des nôtres !"
De l'olifant, qu'il ne voulait pas lâcher un instant,
il l'a frappé sur le heaume aux gemmes serties dans l'or ;
il brise l'acier, le crâne et les os,
et de la tête lui a fait sortir les deux yeux,
puis à ses pieds il l'a reversé mort.
Alors il dit : "Vil païen, comment as-tu osé
porter la main sur moi, à tort ou à raison ?
Nul n'entendra parler de toi qui ne te prenne pour un fou.
Mon olifant en est fendu par le bout,
et le cristal et l'or en sont tombés."

171

Quand Roland sent qu'il a perdu la vue,
il se redresse, rassemble ses forces tant qu'il peut ;
tout son visage a perdu sa couleur.
Droit devant lui il a vu une pierre :
plein de chagrin et de dépit, il y frappe dix coups ;
l'acier grince fort, mais ne se brise ni ne s'ébrèche.
"Eh !" dit le comte, "sainte Marie, aide-moi !
Eh ! Durendal, quel dommage pour vous si bonne !
Puisque je meurs, je ne me charge plus de vous.
Que de victoires j'ai remportées sur les champs de bataille,
que de grandes terres j'ai conquises avec vous,
qui maintenant sont à Charles, à la barbe chenue !
Qu'il ne soit pas couard, celui qui vous possédera !
C'est un vaillant qui vous a longtemps tenue.
En France la sainte, jamais il n'y en aura de tel."

172

Roland frappa sur le bloc de sardoine :
l'acier grince fort, mais ne se rompt ni ne s'ébrèche.
Quand Roland voit qu'il ne peut la briser,
tout bas, pour lui, il commence à faire sa plainte :
"Eh ! Durendal, comme tu es claire et brillante !
Comme tu flamboies et resplendis au soleil !
Charles se trouvait aux vallons de Maurienne
quand, par son ange, Dieu lui manda du ciel
qu'il te donnât à un comte qui soit capitaine ;
alors le grand, le noble roi, me la ceignit.
Je lui conquis l'Anjou, la Bretagne avec elle,
et lui conquis le Poitou et le Maine,
je lui conquis Normandie la franche,
et lui conquis la Provence et l'Aquitaine,
la Lombardie et toute la Romagne ;
je lui conquis la Bavière et toute la Flandre,
la Bulgarie et toute la Pologne,
Constantinople, dont il reçut l'hommage ;
en Saxe aussi il commande à son gré ;
je lui conquis l'Ecosse et l'Irlande,
et l'Angleterre, qu'il possédait en domaine personnel ;
et avec elle je lui ai conquis tant de pays et de terres
qui maintenant sont à Charles à la barbe blanche.
De cette épée je m'afflige et je m'attriste :
j'aime mieux mourir que la savoir aux mains des païens ;
Dieu, notre père ! épargne cette honte à la France !"

173

Roland frappa sur une pierre dure,
en fait tomber plus que je ne sais vous dire.
L'épée grince fort, mais ne se casse ni ne se brise,
haut vers le ciel elle a rebondi.
Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas,
avec tendresse il fait sa plainte tout bas, pour lui :
"Eh ! Durendal, comme tu es belle, et si sainte !
Dans ton pommeau à or, il y a bien des reliques :
de saint Basile du sang, une dent de saint Pierre,
et des cheveux de monseigneur saint Denis,
et du vêtement de sainte Marie ;
il n'est pas juste que des païens te possèdent ;
par des chrétiens tu dois être servie.
Qu'il ne soit pas couard, celui qui te possédera !
J'aurai par toi conquis de grandes terres
qui maintenant sont à Charles à la barbe fleurie ;
l'empereur en est célébré et puissant."

174

Quand Roland sent que la mort s'empare de lui,
que de la tête elle lui descend au coeur,
il est allé en courant sous un pin ;
sur l'herbe verte il s'est couché face contre terre,
sous lui il met son épée et l'olifant.
Il se tourna, la tête face à l'ennemi païen ;
il l'a fait parce qu'il veut à tout prix
que le roi Charles et tous les siens disent
du noble comte qu'il est mort en conquérant.
Il bat sa coulpe à petits coups répétés,
pour ses péchés il présenta à Dieu son gant.

175

Roland sent bien que son temps est fini.
Face à l'Espagne, il est sur un sommet à pic,
il s'est frappé la poitrine d'une main :
"Mea culpa, mon Dieu, devant ta puissance rédemptrice,
pour mes péchés, les grands et les petits,
que j'ai commis depuis l'heure où je naquis
jusqu'à ce jour où me voici frappé à mort !"
Il a tendu vers Dieu son gant droit :
du ciel les anges descendent jusqu'à lui.

176

Le comte Roland était étendu sous un pin ;
face à l'Espagne il a tourné son visage.
De bien des choses il se prit à se souvenir :
de tant de terres qu'il avait conquises, le vaillant,
de France la douce, des hommes de son lignage,
de Charlemagne, son seigneur, qui l'avait élevé ;
il ne peut faire qu'il ne pleure ni ne soupire.
Il ne veut pas, pourtant, s'oublier lui-même,
il bat sa coulpe, demande pardon à Dieu :
"Père véritable, qui restes toujours fidèle,
qui de la mort ressuscitas saint Lazare,
et qui des lions sauvas Daniel,
préserve mon âme de tous les périls
que, dans ma vie, m'ont valus mes péchés !"
Il présenta à Dieu son gant droit,
et de sa main saint Gabriel l'a reçu.
Il a laissé pencher sa tête sur son bras,
et, les mains jointes, il est allé à sa fin.
Dieu envoya son ange Chérubin,
et saint Michel du Péril de la Mer,
et, avec eux, y vint saint Gabriel ;
au Paradis ils emportent l'âme du comte."

La Chanson de Roland, traduction de Ian Short (résumé)
[collection Lettres gothiques]


Gaston Bussière, La mort de Roland

Grandes Chroniques de France

jeudi 14 juin 2007 | By: Mickaelus

La Passion de Jeanne d'Arc (1928) par Carl Theodor Dreyer

"La Passion de Jeanne d'Arc est un film réalisé par Carl Theodor Dreyer en 1928.
La restauration du film tient presque du miracle puisque le premier négatif avait été perdu dans un incendie. Dreyer avait alors réussi à en reconstituer une seconde version, laquelle devait pourtant elle aussi disparaître dans un autre incendie! Il ne nous resta plus alors que des copies douteuses, et ce n'est qu'en 1981 que l'on retrouva une copie provenant apparemment du premier négatif et à partir de laquelle il fut possible de reconstituer le film et les intertitres dans une version probablement assez proche de ce que devait être la version originale.
Dreyer choisit ici de centrer son propos non pas sur les guerres menées par Jeanne ni même sur son exécution, mais sur le procès qui devait y aboutir. Dans ce cadre très resserré, il met en opposition ce qui se lit sur le visage de la pucelle d'Orléans avec les grimaces de ses accusateurs et bourreaux, opposition qui est encore accentuée par le réalisme dont fait preuve le réalisateur pour exposer sa chronique de cet événement. Il ne s'agit donc pas ici de rendre compte d'un destin grandiose, mais de montrer quelle peut être la force de la foi face à la pression des institutions. La passion de Jeanne fait évidemment écho à la Passion du Christ. Comme le Christ qui a dû affronter l'incompréhension, la haine et les outrages des Pharisiens, Jeanne doit affronter l'incompréhension, les humiliations et la haine de l'Église. Mais en nous montrant une femme souffrante et persécutée, Dreyer renvoie également aussi bien à la figure de la Vierge qu'aux premières martyres de l'Église. Jeanne est en état de grâce et désire y rester : comme plusieurs personnages de Dreyer, elle a fait le grand saut dans l'absurde et ne pourra être comprise que par ceux qui auront eux-mêmes réalisé une telle conversion. La scène finale de la mort de Jeanne apparaît comme une apothéose."