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vendredi 20 novembre 2009 | By: Mickaelus

Recommandations de son oncle ermite à Perceval

"Et maintenant, dit l'ermite, raconte-moi, je te prie, quelle a été ta vie, ce que tu as fait, sans rien me cacher ni mentir.

- C'est seulement aujourd'hui, répondit Perceval, que je comprends avec angoisse combien longtemps j'ai erré sans guide, privé du secours de toute joie. Je me sens accablé, car je n'ai rien fait d'autre que rechercher des combats. Et je suis même irrité en mon cœur contre Dieu car, non content de susciter chacun des soucis qui m'assaillent, il les a fait croître avec acharnement. Tout bonheur a été pour moi enseveli dans une tombe. Si ce Dieu dont me parlait ma mère, ce Dieu qu'elle me décrivait comme l'être le plus beau et le plus lumineux qui fût au monde, m'avait accordé son secours, ma joie n'eût point connu de bornes. Or mon âme sombre aujourd'hui dans une douleur sans fond. - Enfant, l'interrompit l'ermite, as-tu jamais demandé son aide à Dieu ? - Non, confessa Perceval, je me fiais trop à ma force, à mon audace et à mon courage. - Alors, dit l'ermite, ne t'étonne pas de te sentir si seul et abandonné."

Perceval demeura silencieux. L'ermite soupira et reprit : "Enfant, je sais que tu vaux mieux que tu ne le prétends. Mais tu dois faire confiance à Dieu et te garder de proférer des paroles qui sont autant de blasphèmes. J'aimerais te montrer que Dieu, loin d'être responsable en rien de tes malheurs, sera au contraire toujours prêt à te seconder. Bien que je ne sois pas un clerc, j'ai lu et recopié de ma main ce qu'enseignent les livres de vérité. Je sais que l'homme doit sans cesse se tenir prêt à servir. Ainsi mérite-t-il l'aide de celui qui ne se lasse jamais d'assister les âmes en détresse. Sois ferme en ta foi et ne te laisse pas envahir par le doute. Oui, Dieu est lumière, mais il est aussi vérité et justice, et ni ta violence ni ta colère ne lui arracheront son aide. Quiconque te verra irrité contre Dieu te tiendra pour un homme de peu de sens. Songe à ce qu'il advint de Lucifer et de tous les anges qui le suivirent. Et pourtant, à l'origine, ils étaient des êtres bons et lumineux. Ah ! Dieu ! d'où leur est venue la haine qui les a menés, après de sombres combats, en un lieu de souffrance et de misère ?

Quand Lucifer, avec sa suite, s'abîma dans l'enfer, Dieu le remplaça par un homme : il prit de la terre et en forma le noble Adam. Du corps d'Adam, il détacha Ève qui, pour avoir refusé d'écouter son créateur, nous précipita tous dans l'infortune et ruina tout notre bonheur. De ces deux êtres naquirent des enfants, mais l'un d'eux, cédant à la démesure, en vint par un inconcevable orgueil à souiller son aïeule, laquelle était encore vierge. Or beaucoup de gens, avant d'avoir compris le sens de ces paroles, s'étonnent et demandent comment chose pareille put advenir. Elle advint pourtant, et ce fut là une très grave faute."

Perceval l'interrompit : "Bel oncle, dit-il, je ne puis croire qu'il en ait été ainsi. De quel père était donc né l'homme qui ravit la pureté virginale de son aïeule comme tu me le contes ? Tu aurais mieux fait de te taire sur ce point ! - Je vais pourtant te l'expliquer, répondit l'ermite, et si je ne dis pas la vérité vraie, regarde-moi comme un trompeur abominable. Il ne faut pas s'arrêter aux mots, mais en comprendre le sens profond. C'est la terre qui était la mère d'Adam, puisqu'il se nourrissait des fruits de la terre. En ce temps-là, la terre était encore vierge. Mais Adam fut le père de Caïn, lequel tua son frère Abel pour lui disputer un bien misérable. Et quand le sang d'Abel tomba sur la terre pure, c'en fut fait de sa virginité. Vois-tu désormais comment le fils d'Adam ravit la virginité de sa propre aïeule ? - Je le vois, répondit Perceval.

- Alors, reprit l'ermite, naquit la haine entre les hommes, et cette haine n'a jamais cessé depuis. Toutefois, il n'est rien de si pur au monde qu'une vierge exempte de toute fausseté, et Dieu lui-même fut le fils d'une vierge. Il s'est modelé sur l'image du fils de la première vierge, et cela, de la part d'un être d'une essence aussi haute, prouvait son grand amour pour les hommes. Avec la race d'Adam commença certes notre infortune, mais aussi notre félicité, puisque celui qui est le maître de tous les anges condescend à nous reconnaître comme issus de son lignage. Hélas ! ce lignage entraîne aussi jusqu'à nous une lourde charge de péchés qu'il nous faut supporter.

Pour la supporter, nous devons prier Dieu de nous accorder son aide. Si nous sommes sincères, il ne la refuse jamais. Ayant, par loyal amour, revêtu forme humaine, il a, par empressement loyal, ardemment combattu la déloyauté. N'aie donc point de rancune à son encontre si tu ne veux compromettre ta destinée. Montre-toi moins inconsidéré en tes paroles et en tes actions. Je vais te dire quel châtiment attend celui qui prétend venger ses souffrances par des paroles de démesure : lui-même se condamne par sa propre bouche. Crois-en le témoignage des sages de l'ancien temps : il est toujours vrai et nous garantit la vérité de ce discours. Platon l'avait déjà dit en son temps, et la Sibylle aussi, qui fut prophétesse. Sans se tromper en rien, ils ont annoncé, de longues années à l'avance, la venue certaine de celui qui rachèterait la race humaine. Celui dont la main régit l'univers nous a, avec son amour divin, arrachés à la noirceur de l'enfer ; il n'y a laissé que ceux qui ne savent point commander à leurs passions.

Les justes paroles de ces prophètes nous parlent de celui qui sait véritablement aimer. C'est une lumière qui pénètre au fond de toutes choses. Rien ne peut faire chanceler cette force d'amour. Tous ceux à qui il manifeste son amour connaissent en cet amour une joie intense. Mais, en ce monde, les hommes agissent fort diversement : ils peuvent, à leur guise, acquérir son amour ou bien s'attirer sa colère. Demande-toi lequel des deux te sera du plus grand secours. Le malheureux qui n'éprouve point de repentir fuit le loyal amour divin ; l'homme qui reconnaît ses torts et souhaite les expier s'attire une grâce sans prix. Cette grâce lui viendra de celui qui sonde jusqu'au tréfonds de nos pensées les plus secrètes. Car la pensée peut se soustraire au regard du soleil, la pensée, bien qu'aucune serrure ne l'enferme, peut demeurer cachée, impénétrable à toute créature mais, dans quelques ténèbres qu'elle se complaise, Dieu la déchiffre sans peine. Il a le pouvoir de tout éclairer, et son éclat rayonne à travers la paroi ténébreuse dont s'enveloppe la pensée, il plonge jusqu'au fond d'un élan que nul n'aperçoit ni ne peut entendre.

Quand la pensée jaillit du fond de nous-mêmes, elle n'est jamais si rapide que Dieu n'ait eu le loisir de l'examiner avant que du cœur elle n'arrive jusqu'à la peau. Et quand cette pensée est pure, il l'accueille avec bonté. Si Dieu sait ainsi pénétrer toutes nos pensées, quelle ne doit pas être sa douleur devant les actes que nous dicte notre faiblesse ! Quand les œuvres d'un homme écartent de lui la faveur divine et accablent Dieu de honte, de quel secours lui serait donc le savoir du monde ? Où sa pauvre âme pourrait-elle trouver refuge ? Si tu es décidé à affliger Dieu, c'est en définitive toi-même que tu affligeras le plus. Tourne donc ton cœur vers le bien, mérite que Dieu récompense ton bon vouloir."

* D'après l'œuvre de Wolfram von Eschenbach


Jean Markale, Perceval le Gallois (1995), dans Le cycle du graal, tome 2

mardi 10 juin 2008 | By: Mickaelus

Adam de la Halle : deux chansons à la Vierge Marie

Parmi une bonne trentaine de chansons qui ont pour thème l'amour courtois, Adam de la Halle ne renonce pas tout à fait à des préoccupations moins mondaines pour prier dans deux de ces chansons la Vierge Marie de ne pas lui tenir trop rigueur de ses aspirations amoureuses. Le corps est perçu comme le vecteur privilégié par lequel l'Ennemi assiège l'homme et le perd tandis que la Vierge Marie dispense cet amour parfait qui conduit au Pardon et à la délivrance.



***

Glorieuse Vierge Marie,
Puisque votre service m'est cher
Et que vous remplissez mon cœur,
Je ferai un chant nouveau pour vous,
Moi qui chante en homme qui implore
Secours pour sa folle conduite ;
Car je paierai cher mes plaisirs
Quand aura lieu l'appel pour le Jugement,
Si vous n'êtes munie d'arguments en ma faveur.

Nul n'aura envie de rire :
Que le jeune homme ne se croie pas à l'abri !
Car l'ignorance n'excuse pas
Les péchés qu'on fait aux fêtes.
Chacun rendra compte de sa vie.
Ah ! noble dame souveraine,
Soyez-moi couverture et manteau,
A moi qui suis si prompt à faire le mal
Et ai par vanité mis en gage mon âme.

Douce dame élevée en gloire,
Fontaine et ruisseau de douceur,
Reine de lignée royale,
Il faut vous souvenir de ceux
Qui doivent vous servir :
Que l'Ennemi par traîtrise
N'en soit le seigneur et maître !
Avec beaucoup de flèches empoisonnées
Il guette vos gens pour les frapper à mort.

Avec Orgueil il a frappé les clercs
Et avec de bons morceaux les Jacobins,
Car Gourmandise règne sur eux ;
Mais il épargne ceux de Cîteaux.
Il a frappé avec Envie moines et abbés
Et les chevaliers avec Brigandage :
Il compte bien nous prendre à la pelle.
Le rapace a encore fait pis :
Avec Luxure il a blessé tout le monde.

Priez votre doux fils qu'il ramène
En bon berger ses agneaux !
Pour vous il fera beaucoup :
Vous avez été pour lui un vase sans tache.
De ceux qui vous ont affligée
Et se repentent de leur folie,
Faites vôtre le fardeau.
Soyez pour eux un fort et un château
Quand l'Ennemi se lance à leur assaut !

***

Qui a aimé une jeune fille ou une dame
- Amour qui n'est que mensonge et vent -
Sait bien comment
La Vierge doit être honorée,
Elle dont on attend une meilleure solde
Si l'on comprend bien cet argument ;
Car une image qu'on voit et sent
Rappelle à l'esprit toute chose.

Plus que de quiconque on doit
S'étonner de certains
Qui sont très éloquents
Envers la chair humaine fardée
Et pensent absolument
Et si follement à elle
Qu'ils ne pensent pas à vous, dame,
Qui êtes plus belle que cent.

Dame par qui la joie est donnée
En héritage à celui
Qui ne la dépense pas en péchant,
Elle est bien guidée
Par une avocate sans tache, l'âme
Pour qui vous voulez doucement
Prier votre doux fruit
Qui vous aime du fond du cœur.

Mon âme a bien lieu de se désoler,
Elle qui voudrait vivre saintement,
Quand le corps par qui elle devrait
Être préservée ne songe qu'à des vanités.
Dame, mettez fin à ce combat !
Le corps a trop d'audace.
L'affaire est si mal engagée
Que l'âme s'en ressent très vite.

Noble reine couronnée
Qui donnez sans réserve votre amour,
Grâce pour ma folle conduite !
Et si elle vous est demandée bien tard
A cause de mes vaines fréquentations
Et de mauvais conseils,
Ne consentez pas, dame redoutée,
A ce que tourne à mon dommage ce retard !

Je vous ai invoquée, dame,
Parce que je n'espère pas de salut
Si ma prière est rejetée
Par vous en qui le pécheur espère.


Adam de la Halle, Chansons, dans Oeuvres complètes (seconde moitié du XIIIe siècle) - (traduction par Pierre-Yves Badel)
lundi 4 février 2008 | By: Mickaelus

Le conseil des démons et la naissance de Merlin

Au tout début de Merlin de Robert de Boron, roman du XIIIe siècle, les démons s'assemblent en un conseil pour déplorer la délivrance des hommes de l'enfer par Jésus Christ, et la liberté qu'il a accordé par Sa Passion à tous les hommes nés et à naître de se repentir et de se soustraire au pouvoir du diable, à l'aide du baptême et de ses ministres. Aussi les démons cherchent-ils un moyen de séduire les hommes afin de les détourner du salut, ce qu'ils trouvent dans la fécondation par l'un d'eux d'une femme, qui donnerait naissance à un enfant capable comme son père de connaître le passé et de gagner à lui la confiance des hommes de cette manière. Cet enfant ne sera autre que Merlin, dont la destinée sera toutefois autre par le moyen que nous verrons ci-dessous.

"Le diable entra dans une violente colère, quand Notre-Seigneur eut pénétré en enfer et en eut jeté hors Adam et Ève et tous ceux qu'il voulait libérer. Frappés d'étonnement à ce spectacle, ils se rassemblèrent.
- Qui est, dirent-ils, cet homme qui nous a pris de force, car tout ce que nous gardions jalousement dans nos forteresses est tombé entre ses mains ? Nous ne pensions pas qu'un homme né d'une femme pût échapper à notre pouvoir. Celui qui nous détruit de la sorte, comment est-il né d'un être humain hors de toute jouissance charnelle, sans que nous en ayons eu connaissance, contrairement à ce qui est le cas pour tous les autres hommes ?
- Ce qui nous a perdus, répondit alors un autre démon, est ce que nous pensions être le plus à notre avantage. Vous souvient-il des paroles des prophètes qui disaient que le fils de Dieu viendrait sur la terre pour racheter le péché d'Ève et d'Adam et de tous les autres pécheurs dont il souhaiterait le salut ? Nous rôdions autour d'eux, nous les saisissions, nous les tourmentions, mais ils nous montraient bien que nos tourments ne les atteignaient pas : ils réconfortaient les pécheurs en leur annonçant que naîtrait sur la terre leur libérateur. Ils le répétèrent tant que c'est à présent arrivé. S'il ne nous avait ravi que ceux-là, nous nous résignerions encore, mais il nous a ravi tous les autres, s'ils agissent avec sagesse. Comment a-t-il fait pour que nous les perdions tous ?
- Ne savez-vous donc pas, répliqua l'un d'eux, qu'il les fait laver avec de l'eau en son nom et avec cette eau il a effacé la jouissance charnelle du père et de la mère, ce qui nous assurait leur possession et nous permettait de nous saisir d'eux partout où nous voulions ? Maintenant nous les avons perdus par cette ablution et nous n'avons plus aucun pouvoir sur eux, à moins que par leurs actes ils ne reviennent à nous. Ainsi cet homme nous a frustrés et nous a dépossédés de notre pouvoir. Mieux encore ! Il a laissé sur la terre ses ministres pour sauver les hommes, même s'ils ont pratiqué nos œuvres, à condition qu'ils veuillent s'en repentir, renoncer à nos œuvres et obéir aux commandements des ministres. Ainsi nous les avons perdus, s'ils se conduisent sagement. Il s'est fait matière spirituelle, Celui qui pour sauver les hommes est venu à notre insu sur la terre naître d'une femme hors du plaisir charnel du couple et donner une valeur aux tourments d'ici-bas. Pourtant nous l'avions approché, nous l'avions tenté de toutes les manières possibles, mais il était resté étranger à toutes nos œuvres : il voulait sauver l'humanité. Il n'a que tendresse pour elle, puisqu'il a subi un si grand supplice pour l'avoir à lui et pour nous la ravir. Nous devrions donc mettre tous nos efforts pour la ramener à nous, car tout ce qu'il nous a pris, prétend-il, n'était pas notre bien. Aussi devrions-nous songer au moyen de tromper les hommes, de leur rendre impossible le repentir et tous rapports avec ceux qui leur dispensent le pardon que cet homme a racheté par sa mort.
- Nous avons tout perdu, s'écrient-il alors d'une seule voix, si jusqu'au dernier moment il a le pouvoir de pardonner ; le pécheur qui regrette ses fautes, même à l'article de la mort, lui appartient, aurait-il toujours accompli nos œuvres. De toute façon nous les avons perdus, si nous ne parvenons par à les lui arracher. Qui nous a le plus [nui], en jetant le trouble parmi nous avec la prédiction de sa venue sur la terre ? Ceux qui nous ont fait le plus grand tort, conviennent-ils dans leur discussion, sont ceux qui ont annoncé son avènement, ce sont eux qui nous ont causé les pires dommages, car plus ils l'annonçaient, plus nous tourmentions les hommes et nous croyons qu'il s'est hâté de venir les aider et de les délivrer des tourments que nous leur infligions. Comment disposer d'un être pour leur insuffler nos pensées, leur montrer les pouvoirs et les ressources dont nous disposons ? Nous avons la faculté de savoir tout ce qui a été fait et dit dans le passé : si nous avions un homme qui eût ce même pouvoir et qui vécût avec les autres hommes sur la terre, il pourrait nous aider à les tromper, tous comme les prophètes qui nous étaient acquis en usaient avec nous et nous trompaient en nous annonçant ce qui à nos yeux était impossible. Cet homme révélerait ce qui s'est fait et dit dans un passé proche ou lointain et gagnerait la confiance de bien des gens.
Il aurait bien travaillé, dirent-ils à l'unanimité, celui qui pourrait créer un homme capable d'inspirer une telle confiance.
- Je n'ai pas le pouvoir, dit l'un d'eux, de procréer et de féconder une femme, mais si je l'avais, ce me serait facile, car je connais une femme qui dit et qui fait tout ce que je veux.
- Il y a tel de nous, répondent les autres, qui peut facilement prendre une apparence humaine et avoir commerce avec une femme, mais il convient qu'il la possède le plus discrètement possible.
Ils tombent d'accord et conviennent d'engendrer un homme capable de séduire l'humanité entière. Fous qu'ils sont de croire que Notre-Seigneur qui sait tout ignore leurs manœuvres ! C'est ainsi que le diable entreprit de créer un être qui eût sa mémoire et son intelligence pour se jouer de Jésus-Christ. Devant cette folie du diable nous devons être pris de colère pour être bernés par une si folle créature."

Le démon incube commence alors ses basses œuvres sur terre et s'acharne sur la famille de la femme dont il a parlé aux autres démons ; il prend pouvoir sur le mari en le ruinant et en le mettant en colère, tandis qu'il provoque la mort de son fils et de sa femme. Le pauvre homme en tombe malade et meurt ; ne restent que ses trois filles, cibles du démon. Ce dernier parvient à débaucher la troisième avec un jeune homme et en répand la nouvelle : la jeune fille est condamnée pour adultère et enterrée vivante. C'est alors qu'un prêtre du pays, Blaise, s'intéresse à l'histoire de cette famille et prend sous sa protection les deux sœurs qui restent :

"- Comment, leur dit-il, est arrivée cette mésaventure à votre père, à votre mère et à votre frère ?
- Nous n'en savons rien, répondirent-elles, si ce n'est que Dieu nous hait, croyons-nous, et ne fait rien pour nous éviter ces tourments.
- Pas du tout ! fit le prêtre, Dieu ne fait personne, mais souffre de voir le pécheur se haïr lui-même. Sachez que tout ce qui est arrivé est l'œuvre du diable. Quant à votre sœur que vous avez si lamentablement perdue, saviez-vous qu'elle se conduisait de la sorte ?
- Seigneur, que Dieu nous vienne en aide, nous n'en savions rien !
- Gardez-vous, dit le saint homme, d'une conduite mauvaise, car elle mène le pécheur et le pécheresse à une mauvaise fin ; aussi gardez-vous en bien, car qui fait une mauvaise fin est perdu à jamais ; et qui veut appartenir à Dieu ne fait ni mauvaise œuvre, ni mauvaise fin."

L'aînée des deux sœurs met tout son cœur à appliquer les bons conseils du saint homme qui enseigne les deux sœurs, mais la cadette est débauchée par une femme de mauvaise vie, envoyée par l'incube, qui lui présente une vie de plaisir et fait si bien que la cadette quitte la maison et devient une prostituée (au contraire de l'adultère de la troisième fille, la prostitution n'est pas punie de mort). Prise de terreur, l'aînée demande à Blaise comment échapper au démon, et celui-ci lui répond :

"- Bien. Crois-tu au Père, au Fils et au Saint-Esprit ? Que ces trois personnes n'en sont qu'une seule en Dieu, la Trinité ? Que Notre-Seigneur est venu sur la terre pour sauver les pécheurs qui recevront le baptême et se conformeront à tous les commandements de la sainte Église et des ministres qu'il laissa ici-bas pour apprendre à croire en son nom ?
- Oui, je le crois, tout comme vous venez de le dire et que je viens de l'entendre. Qu'Il me protège contre les embûches du diable !
- Si tu le crois comme je te le dis, jamais le diable ne pourra t'abuser et, je t'en prie surtout, ne te laisse pas aller à la colère, car c'est à cela que le diable a le plus volontiers recours, il s'en prend à un homme ou à une femme emportés par la colère. Prends donc garde à toutes les fautes que tu pourrais commettre, à tous les ennuis qui pourraient t'arriver. Viens me trouver, confie-les-moi et accuse-t'en à Notre-Seigneur et reconnais-toi coupable devant tous les saints, toutes les saintes et toutes les créatures qui croient en Dieu, qui l'aiment et le servent, ainsi que devant moi. Chaque fois que tu te lèveras et te coucheras, signe-toi au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, fais ton signe de croix sur ta personne, au nom de la croix où il livra son saint Corps, où il souffrit la mort pour éviter aux pécheurs les peines de l'enfer et les préserver du pouvoir du diable. Si tu suis mes recommandations, tu n'as pas à avoir peur du démon. Veille à ce que la nuit, pendant ton sommeil, il y ait toujours une lumière, car le diable déteste la clarté et n'aime pas venir où il la sait."

Deux ans se passent pendant lesquels la jeune fille met en échec le démon. Malheureusement, ce dernier, fin connaisseur des failles du caractère humain, l'amène à la colère en amenant sa sœur la prostituée et une bande de garçons la visiter, l'insulter puis la battre. L'aînée parvient à s'enfermer dans sa chambre mais, tourmentée, s'oublie et s'endort sans les recommandations du prêtre, dans les ténèbres sans s'être signée. L'incube en profite alors pour la déshonorer et la féconder. A son réveil, la jeune fille conçoit son malheur sans trouver son auteur, et comprend qu'elle est la victime du diable. Elle se confie alors à Blaise qui, s'il peine à la croire, finit par lui imposer une pénitence, celle du renoncement définitif à la luxure. Plus tard, le germe du diable devient visible aux yeux de tous, et des juges de la région finissent par avoir vent de cette grossesse étrange ; la jeune fille est enfermée dans une tour jusqu'à la naissance de l'enfant.

"Dès sa naissance il eut tout naturellement les pouvoirs et l'intelligence du diable, son père : mais le démon avait agi imprudemment : il n'ignorait pas que Notre-Seigneur avait racheté par sa mort les pécheurs pris d'un vrai repentir et qu'il avait, lui, séduit la jeune fille pendant son sommeil par ruse et par astuce. Dès qu'elle se rendit compte de cette tromperie, elle reconnut sa faute et implora la miséricorde divine ; après quoi, elle s'en remit aux commandements de Dieu et de la sainte Église qu'elle respecta scrupuleusement. Toutefois Dieu ne voulut pas que le diable fût frustré de ce qui lui revenait et de ce pour quoi il l'avait créé. L'enfant eut donc la science du démon, la connaissance de ce qui avait été dit et fait dans le passé. Mais grâce au repentir de la mère, à l'aveu de ses fautes, à la confession purificatrice, à son ferme et sincère regret de ce qui lui était arrivé contre son gré et sa volonté, grâce enfin à la vertu du baptême qui l'avait lavée du péché aux fonts baptismaux, Notre-Seigneur qui sait tout ne voulut pas que la faute de la mère pût nuire à l'enfant : il lui donna la faculté de connaître l'avenir. De la sorte il connut les actes et les paroles du passé, qu'il tenait du diable, et en outre Notre-Seigneur lui accorda de son côté la connaissance de l'avenir, rendant à chacun ses droits, aux diables les leurs, à Dieu les siens ; car le diable ne forme que le corps, alors que Notre-Seigneur insuffle dans tous les corps son esprit, selon le don de voir, d'entendre et de comprendre et selon l'intelligence dont il dote chacun. Il favorisa cet enfant plus qu'un autre, parce qu'il en avait grand besoin pour savoir de quel côté se ranger.
[...] Il reçut au baptême le nom de Merlin, celui de son aïeul. On le rendit à sa mère pour l'allaiter, car aucune femme n'en avait le courage. Elle l'allaita jusqu'à l'âge de neuf mois et les femmes qui vivaient avec elle ne cessaient de s'étonner de l'enfant, velu comme il l'était, qui à neuf mois avait l'air plus âgé et à neuf mois semblait avoir deux ans ou plus."

A l'âge de dix-huit mois, alors que les femmes qui vivent avec la mère de Merlin veulent la quitter et que cela signifie pour elle l'accomplissement du jugement, l'enfant parle à sa mère pour lui certifier qu'elle ne mourra pas par sa faute. Lors du jugement qui survient peu après, Merlin défend sa mère avec sagesse et passe un marché avec un juge, déclarant qu'il n'est pas juste que sa mère soit condamnée pour un acte involontaire quand d'autres ont fait pire volontairement sans l'être, et lui promettant des révélations sur sa propre mère et sa propre conception. Quand au bout de quinze jours a lieu la confrontation, Merlin fait avouer à la mère du juge que ce dernier est en fait le fils d'un curé. Merlin, pour prouver qu'il est le fil d'un incube et qu'il a été racheté par Dieu, après avoir révélé le passé de la mère du juge, révèle l'avenir proche du curé voué au diable : il va se noyer, ce qui advient et ce qui sauve pour de bon Merlin et sa mère.

La suite dans Merlin : Roman du XIIIe siècle de Robert de Boron (traduction en français moderne par Alexandre Micha).