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jeudi 29 septembre 2011 | By: Mickaelus

Julie Tricot



Singulos illorum hortabatur voce patria fortiter.
« Elle encourageait chacun d'eux d'une voix forte. »
(II Mach., VII.)


Le massacre passait dans toute la Vendée ;
La colonne infernale allumait ses brûlots,
Elle incendiait tout, versait le sang à flots ;
Notre pauvre province en était inondée.

Dans dix combats vaincus par les soldats du roi,
Qu'ils avaient méprisés et qu'ils traitaient d'infâmes,
Ces fiers républicains tuaient enfants et femmes,
Dont le seul crime était d'avoir encor la foi.

Le général Grignon, cet homme sans entrailles,
Et qui n'eut d'autre loi que sa férocité,
Massacrait par plaisir, vantait sa cruauté ;
Ayant soin de s'enfuir la veille des batailles.

Un jour, il se trouvait au village du Pin.
Les habitants tremblaient, car ils étaient sans armes.
Et, pour fléchir le monstre, ils viennent avec larmes
Offrir à ce bourreau leur argent et leur pain.

Et le brigand riait, d'un rire satanique,
Devant ces malheureux implorant sa pitié :
« Je veux bien vous donner, dit-il, mon amitié,
Mais criez tout d'abord : Vive la République ! »

Il entendit monter ce cri : « Vive le Roi !
De Louis nous portons tous la blanche cocarde ;
Frappe-nous, si tu veux, chacun de nous la garde ;
Nous mourrons en chrétiens, sans regrets, sans effroi ! »

Grignon, surexcité par ce trait d'héroïsme,
En lançant un juron fixe aussitôt leur sort :
« Que ces pieux bandits soient conduits à la mort !
Tuez-les lentement », dit-il avec cynisme.

Et parmi ces chrétiens, ces généreux martys,
Une femme était là, sublime de courage :
Un doux rayon du ciel éclairait son visage,
Elle avait pour la mort d'ineffables désirs.

« Soyez forts, disait-elle, et ne craignez personne !
Frères, Dieu vous attend pour couronner vos fronts ;
Embrassez vos liens et buvez vos affronts ;
Dans le ciel entr'ouvert, voyez-vous la couronne ?

« Pour régner avec Dieu, vaillants chrétiens, il faut
Que du courage en nous se ranime la flamme ;
Notre Christ a voulu sur un gibet infâme
Mourir, et notre roi monta sur l'échafaud. »

Et les bourreaux frappaient ces chrétiens sans défense.
Leurs longs sabres passaient et repassaient sanglants.
En disant des horreurs, ils entrouvraient les flancs
Des femmes qui tombaient en priant pour la France.

Julie était debout ; ô spectacle cruel !
Elle avait vu mourir son époux et son père,
Son enfant et sa sœur, son beau-père et sa mère :
Elle disait toujours : « Chrétiens, montez au ciel ! »

Et, couverte du sang de ses quinze blessures,
Elle dit au bourreau : « J'ai vu les miens périr,
Je suis seule sur terre, allons ! fais-moi mourir !
Dieu garde le bonheur aux âmes qui sont pures. »

Mais Grignon refusa ; son esprit infernal,
Pour la faire souffrir, voulut la laisser vivre.
« Tu veux aller au ciel, et ce désir t'enivre.
Tu n'y monteras pas ! » dit-il, d'un ton brutal.


Dom Joseph Roux, Souvenirs du bocage vendéen (1898)


Le Champ des Martyrs


Vous oublier, c'est s'oublier soi-même :
N'êtes-vous pas un débris de nos cœurs ?
(Lamartine, Harmonies poétiques)


Aux bords de la forêt, dans les sombres repaires,
Lentement s'avançaient les Bleus, ivres de sang.
Dans les bois ils rampaient, ainsi que des vipères.
Fouillant tous les taillis d'un regard menaçant.
Le féroce assassin et d'enfants et de femmes,
Le tueur de vieillards, Grignon, se trouvait là.
S'adressant tout à coup à ses soldats infâmes,
Il les fit arrêter, puis ainsi leur parla :

« Écoutez, citoyens : que votre âme héroïque
Sache aujourd'hui surtout accomplir son devoir.
Aujourd'hui frappez fort ! c'est pour la République !
A l'œuvre, citoyens ! la France va vous voir.
Là sont les louveteaux et les louves leurs mères ;
Noyez-les dans leur sang, car les loups n'y sont pas.
Courage ! citoyens, étanchez vos colères ;
Tuez femmes, enfants ! Entendez-vous ? soldats. »

Oui, c'est bien là qu'étaient les femmes vendéennes,
Et leurs petits enfants, et les pauvres vieillards.
Oui, dans ces lieux vivaient ces familles chrétiennes,
Pendant que, pour le roi, mouraient de toutes parts
Les hommes courageux, leurs époux et leurs frères.
Les femmes étaient là, leurs enfants sur le cœur ;
Stofflet leur avait dit : « Soignez bien nos vieux pères,
Gardez bien nos enfants ; ici n'ayez pas peur. »

Mais un Judas avait reçu le prix des traîtres
Pour livrer aux bandits le juste et l'innocent.
Porcher vendait aux juifs les vieillards et les prêtres,
Et largement les juifs payaient le prix du sang.
Porcher des Vendéens connaissait la retraite ;
Il savait que le camp était à sa merci.
Il conduisit Grignon : « Ta troupe est-elle prête ?
Dit-il ; sois sans pitié, comme moi ; c'est ici ! »

Et les bourreaux d'Hérode étaient ivres de joie.
Un éclair satanique illumina leurs yeux.
Comme un tigre affamé qui rencontre sa proie,
Sur elle fond soudain terrible et furieux,
Ainsi, dans la forêt, cette troupe s'élance.
Les justes, dans leur camp, sans appui, sans soutien,
Pensaient à leur Vendée et priaient en silence ;
Ils souriaient encor, ne se doutant de rien.

Mais bientôt les bandits des broussailles surgissent,
Entourent les chrétiens d'un grand cercle de feu.
De cris affreux partout les échos retentissent :
« Mort ! mort aux Vendéens ! — Pitié ! pitié ! mon Dieu ! »
Grignon donne à l'instant le signal du carnage.
Les femmes, les enfants, tombent à deux genoux :
« De notre vie, ô Christ, nous vous offrons l'hommage,
Pardonnez ! disent-ils, prenez pitié de nous ! »

Et sous les coups des Bleus, le sang à flots ruisselle.
Les chrétiens sont tués, leurs corps mis en lambeaux.
Et les petits enfants encore à la mamelle
Sont foulés, écrasés, par les pieds des bourreaux.
La mère étend les bras pour préserver sa fille,
Pour la sauver des mains de ces monstres sans cœur.
La vierge étreint sa mère, et le glaive scintille :
Et la mère et l'enfant meurent avec bonheur.

Rien ne peut adoucir ces tigres sanguinaires :
Ces hommes enivrés de débauche, de vin,
Restent sourds aux sanglots des enfants et des mères ;
Et quelques-uns d'entre eux boivent du sang humain.
Leur fer frappe toujours jeunes filles et femmes,
Malades et blessés, et débiles enfants.
On n'épargne personne, on lance dans les flammes
Des prêtres et cinq cents vieillards à cheveux blancs.

Puis ils font, dans les bois, la chasse des victimes,
Cherchent dans les taillis et scrutent les buissons.
Chaque fourré devient un théâtre de crimes ;
Tout arbre qui s'agite attire les soupçons ;
Mais leur fureur enfin ne trouve plus personne :
Les corps jonchent le sol, le glaive a tout détruit.
Par instant, dans les airs, lugubrement résonne
Le râle des mourants... Les Bleus partent sans bruit...

Partez, partez, bourreaux : votre tâche est finie ;
Quatre mille innocents sont tombés sous vos coups ;
Vous avez mis la gloire au front de la patrie,
Et votre République est contente de vous.
Partez, mais vous serez traités d'hommes sans âmes
Par l'avenir, un jour, qui saura vos exploits :
On vous appellera des assassins de femmes,
Des tueurs de vieillards, d'enfants, au fond des bois.

Pour vous, chrétiens, tombés pour la plus sainte cause,
Rayonne à votre front la couronne d'honneur,
On baisera la terre où votre corps repose,
De vous on apprendra comment doit battre un cœur.
Si nous voulons aimer le Christ et la patrie,
Nous prêterons l'oreille à vos derniers soupirs ;
Vos tombes nous diront votre mort, votre vie,
Car vous êtes héros, et vous êtes martyrs !


Dom Joseph Roux, Souvenirs du bocage vendéen (1898)